Retraites : syndicats léthargiques et soutien populaire défaillant

On peut gloser sur le manque de combativité syndicale dans la bataille contre la réforme des retraites. Railler cette date en forme de reculoire du 23 septembre. Pester contre l’embourgeoisement un brin empêtré de nos braves “centrales”. On aurait raison. Mais en partie seulement.

Car, comme pour les partis politiques, que sont les centrales syndicales sans un véritable relais populaire de militants ? Ou à défaut, de sympathisants suffisamment résolus et actifs ?

Des centrales syndicales en manque de réel soutien populaire

On le sentait bien dans les différents défilés du 7 septembre. Du monde, des slogans, des chants, des banderoles. Mais sans cette colère, cette flamme qui font bouger l’histoire et transforment une journée de protestation en autre chose qu’un simple baroud d’honneur déjà résigné.

Ce relais populaire fait aujourd’hui défaut. Le soutien massif indiqué par les sondages à la journée du 7 septembre et à la poursuite du mouvement apparaît comme de pure forme. Une délégation polie mais distante du “peuple” à ses représentants officiels. De là à passer réellement à l’action, un bail !

C’est ainsi qu’au soir de la “grande journée” du 7 septembre, un Jean-François Copé pouvait cruellement faire remarquer sur les ondes, que s’il y avait 2 millions de manifestants dans les rues, il restait 60 millions de Français bien au chaud chez eux ou au boulot.

Des conditions d’action non réunies

Qu’est-ce qui, alors, fait bouger les foules ? Les fait agir ou au moins réagir ? L’histoire montre qu’il faut réunir une condition et au moins un des deux cas de figure possibles.

La condition : un ou plusieurs catalyseurs. Ce que ne sont plus, ni nos centrales syndicales, ni nos partis politiques, ni hélas encore nos intellectuels ou nos penseurs. N’est pas Mandela ou Solidarnosc qui veut.

Les deux cas de figure :

  • durant les phases ascendantes, quand le peuple les juge trop lentes ou insatisfaisantes : il en fut ainsi en 1968, en pleine Trente glorieuses ; cela commence à se ressentir dans les pays fortement émergents où la base juge avoir tout à gagner en réclamant une part de gâteau qui lui est encore refusée ;
  • à la fin des phases descendantes, quand le fond a manifestement été touché et l’inacceptable dépassé, quand les populations n’ont véritablement plus rien à perdre d’avoir tout perdu.

Le peuple fait du gras

Or aucun de ces deux cas de figure n’est aujourd’hui réuni. La Grand Crise a précipité l’empire occidental dans une phase descendante. Mais leurs populations sont loin d’avoir touché ce fond et cet insupportable qui les poussent à réagir en masse.

Dans le fil d’un autre article, un interlocuteur — revendiqué de droite — faisait remarquer, chiffres du PIB à l’appui, que depuis les années 60 le niveau de vie des Français s’était considérablement amélioré. Au point qu’un chômeur d’aujourd’hui soit paradoxalement plus “riche” qu’un travailleur de base d’hier.

Nonobstant l’accroissement flagrant des inégalités durant la même période, il est de fait que, par le jeu des aides publiques et de l’endettement, le bas de l’échelle sociale a bénéficié elle aussi de cette profusion de biens et services, frôlant souvent le gaspillage, le superflu ou l’inutile. Au cours des Trente dernières foireuses, même le menu peuple a fait du gras.

Plus dure sera la chute

Ainsi en va-t-il de toutes les déclins civilisationnels, jusqu’à ce que des catastrophes (climatiques, systémiques, guerrières ?) ne viennent remettre les communautés humaines acculées devant leurs responsabilités.

En attendant cette chute qu’ils refusent d’admettre, les peuples un brin bedonnants s’abandonnent à des dirigeants beaucoup plus à leur image qu’ils ne veulent le penser.

Et c’est dans une relative quiétude que ceux-là peuvent se laisser aller en égarements stupides (augmenter la durée du travail quand manifestement l’histoire va dans l’autre sens, faut le faire !), ou sombrer dans des comportements détestables (la traditionnelle politique des boucs émissaires, étrangers, forcément étrangers).