06 juillet 2017

La lente désintégration d'une classe dominante aux abois

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Les premiers jours de cette nouvelle législature confirment ce qui apparaît comme évident depuis pas mal de temps : ce n’est pas au triomphe d’une majorité record que l’on assiste, mais à la lente désagrégation d’un dernier carré de potentats regroupés en catastrophe dans une barcasse de circonstances pompeusement appelée “En marche !”.

309 potiches (et quelques) en marche contre 17 pirates insoumis

Il faut voir la bobine terreuse des vainqueurs sur les gradins du Palais-Bourbon pour comprendre que le nombre ne fait pas toujours le triomphe. Ceux-là savent bien que la majorité des citoyens s’est d’ores et déjà détournée d’eux : environ 55% des électeurs inscrits ont fait la grève du vote en juin dernier.

Et ce n’est pas le discours aussi boursoufflé que creux de Trouducul 1er à Versailles, péniblement décliné par son premier ministre Patibulaire lors de son discours de politique générale, qui risquent de requinquer les tristes médusés du radeau parlementaire. D’autant que celui-ci ne manquera pas d’être bientôt encombré par les naufragés d’autres groupes “d’opposition” dont les membres ont courageusement préféré s’abstenir — quand ils n’ont pas carrément voté pour ! — lors du vote de confiance au gouvernement.

On rira enfin de voir que les grands prêtres de leurs saintes églises médiatiques ne faiblissent pas d’ardeur pour dénoncer le « danger pour la démocratie » représenté par les 17 pirates de la France insoumise. C’est dire la confiance qu’ils ont dans les 309 autres potiches “en marche”.

« Nos classes dirigeantes sont devenues des classes dérivantes, sans homogénéité, sans conscience de groupe et sans projet »

Dans son ouvrage “Après la démocratie” Grasset 2008), Emmanuel Todd anticipait très bien le phénomène de désagrégation de la classe dominante dans une société livrée au libre-échangisme le plus effréné. Pour Todd, « la pression destructrice du libre-échange exerce ses effets, progressivement mais méthodiquement, en remontant du bas en haut de la structure sociale ».

Lentement mais sûrement, c’est par pans entiers que chancellent des classes sociales de plus en plus élevées dans la hiérarchie. Après les employés, les ouvriers, ce sont les classes moyennes qui se trouvent précarisés. Et maintenant, le fléau atteint le cercle privilégié des cadres supérieurs, des patrons et de leurs représentants.

Si bien que les 20% de la population qui occupent les rangs les plus élevés de cette hiérarchie se retrouvent aujourd’hui acculés sur leur rafiot macronien, hagards et désemparés. Regardez donc la provenance sociale des derniers élus de l’Assemblée nationale, tout particulièrement ceux de la République en marche : des cadres supérieurs, des patrons, des lobbyistes réunis sur un même radeau de la Méduse politique.

Emmanuel Todd :

« L’atomisation caractérise vraisemblablement autant le haut que le bas de la structure sociale. Existe-t-il même une conscience de classe des dominants s’opposant à l’absence de conscience de classe des milieux populaires ou des classes moyennes ? L’accroissement des inégalités de revenus au sein du groupe statistique des 1% les plus privilégiés aide peut-être à comprendre pourquoi nos classes dirigeantes sont devenues des classes dérivantes, sans homogénéité, sans conscience de groupe et sans projet. »

Un processus vampirisant de décomposition

Jean-Luc Mélenchon a bien compris ce processus vampirisant de décomposition en annonçant, avec un brin de provocation, qu’il se faisait fort d’ébranler la confiance de certains égarés du groupe REM et de les attirer à ses vues. Une fois que ceux-ci auront compris dans quelle impasse politique ils se sont laissés piéger, une fois commises les petites saloperies auxquelles se livrent toujours les désespérés avant de disparaître.

Car il va bien sûr se passer ce qui doit se passer, et même très rapidement : emportés dans une fuite en avant suicidaire, les ultimes représentants du groupe social dominant, pâles exécutants des technocrates de Bruxelles et de leurs maîtres de Berlin, vont se hâter de mettre en œuvre les mesures d’éradication du modèle français de protections sociales hérité de l’après Seconde Guerre mondiale.

Sans voir qu’ils précipitent par là-même leur propre anéantissement en réveillant la conscience de classe d’une majorité populaire attachée à la notion d’égalité propre à la société française, et soudain consciente de n’avoir plus rien à perdre.

Emmanuel Todd :

« L’erreur la plus grave que commettraient les prospectivistes serait de ne pas reconnaître que le véritable moteur des basculements révolutionnaires ou, plus calmement, des bouleversements de la structure sociale est toujours logé dans la classe moyenne, centre de gravité au sein duquel se définit et s’organise idéologiquement l’opposition au système ancien et la définition d’un système nouveau. Le monde populaire participe évidemment, mais laissé à ses propres forces, il est incapable de renverser le pouvoir en place. Les vrais conflits de classe opposent toujours des classes moyennes à des classes supérieures, le peuple servant aux premières de masse de manœuvre contre les secondes. »

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