Carole Thibaut : « Montrons au monde que nous prenons, nous, notre part d'humanité. »

Carole.Thibaud.jpg
Carole Thibaut

Les valeureux de notre temps que nos petits-enfants honoreront en gravant leurs noms sur les monuments du futur. #16 Carole Thibaut.

On laisse Carole, du groupe de filles La Veilleuse, raconter un soir de pluie. Le texte est un peu long pour une lecture sur un écran. Mais comment pourrait-on en couper le moindre paragraphe ? Chaque mot vaut son poids d’humanité. Et partage ! Comme on partage le pain…


C’est la nuit, il pleut. Ça se rafraîchit drôlement. L’automne nous tombe dessus, mais bon, ça ne fait pas bien mal. C’est la rentrée. Les enfants ont repris, comme on dit. Les grands aussi, pour la plupart. Et Paris aussi, son rythme habituel, loin de ses allures alanguies du mois d’août.

C’est la nuit. Il pleut. Ça s’est drôlement rafraîchi ces derniers jours. Le bruit des voitures fait comme un bruit de fond qu’on n’entendrait plus, à force. Les phares, et en dessous la boue qui éclabousse. Plus grand chose de sec. Le bruit on s’en fout, de toute façon impossible de dormir vraiment ici. La pluie s’infiltre partout, mouille tout, moisit tout.

Des bébés sous les tentes

Je glisse le premier billet dans la plus petite tente. Je sais qu’il y a un bébé de six jours qui y dort, autant qu’on peut dormir ici, dans cette tente minuscule, avec les phares, le bruit, la boue, avec sa mère, son petit frère, son père. Je les connais. La femme, jeune, aux yeux gris, très beaux, grand sourire une fois et tout s’illumine. Le petit aux boucles blondes et sales, à force, avec des croutes qui saignent sur le cuir chevelu que sa mère m’a montrées. Le père qui m’a demandé dimanche, en restant le plus droit possible, de l’argent pour qu’ils puissent les emmener une nuit à l’hôtel — au Formule 1, juste à côté — parce que là, sous la pluie…

La pluie ne s’est pas vraiment arrêtée depuis. Juste un jour de répit, juste quelques heures pour tenter de faire sécher les affaires, et puis ça a repris de plus belle. Et de nouveau tout a été trempé et cette boue qui n’en finit plus. Une main à moitié endormie attrape le billet par l’ouverture de la tente minuscule. Soudain je ne suis plus si sûre que ce soit la bonne tente. Mais après tout, qu’est-ce que ça fait. Ils sont environ une centaine ici, à camper tant bien que mal au pied du périphérique.

Bêtement, j’espère quand même que c’était la bonne tente.

Plus loin, devant une autre tente, je reconnais deux adolescents croisés samedi. La tente est ouverte celle-là. Je sais qu’elle abrite une famille plus nombreuse, dont une dame âgée et sa fille qui a elle aussi un bébé. Ici personne ne dort. Je reconnais la fille de la dame âgée, tenant contre elle son bébé de quatre mois. Mohamed. Il a les yeux gris-bleus des nourrissons et il sourit quand vous lui parlez, il sourit en jouant avec vos doigts dans sa main, les yeux bien plantés dans les vôtres. Un sourire interminable, grand ouvert. Une immense confiance en vous et dans le monde. Je glisse le deuxième et dernier billet que j’ai préparé à la mère de Mohamed.

Une autre mère alors sort de la tente, tenant elle aussi un nourrisson de quelques semaines. Elle m’explique comme elle peut qu’il faut qu’elle aille aussi à l’hôtel, que ce n’est pas possible ici avec son bébé, qu’il est malade. Les deux adolescents me précisent qu’il y a maintenant deux familles dans la tente, avec des bébés et des enfants, et me demandent de les aider aussi, me disent que je ne peux pas aider qu’une partie de la tente. Depuis ma visite dimanche, soit une tente n’a pas résisté à la pluie, soit cette famille a fait partie de celles qui ont été “évacuées” (!) violemment du jardin public de Saint-Ouen (la mairie a trouvé que ça faisait tache tous ces gens campant dans ses jardins publics).

Une petite fille pleure

Une petite fille sort en pleurant de la tente. Elle doit avoir dans les deux ans. Elle pleure en s’accrochant à sa mère, celle-là qui tient le bébé et qui me supplie de lui payer l’hôtel à elle aussi et à son bébé. La petite fille a le visage sale, noir de boue. C’est une petite fille, voilà. Elle ressemble à ma fille à son âge. Elle ressemble à n’importe quelle petite fille.

Et elle pleure, ou plutôt, en fait, elle hurle, parce que le bruit des voitures, parce que la boue, le froid, les habits et les sacs de couchages trempés, la saleté, parce que tout ce qui a été traversé avant, pour arriver jusque là, parce que la guerre avant, les horreurs, parce qu’aussi tout ce qu’on a laissé derrière soi, sa vie, sa maison, son histoire, les êtres aimés, les camarades, les jeux, pour arriver là, au pied de ce périphérique, à Paris, dans la plus belle ville du monde, comme on dit dans les films, pour arriver là, dans la boue, le froid, la pluie, les flics qui tournent au loin, et les gens pressés qui passent en détournant la tête, ou bien en jetant un œil, curieux, filant un euro avant de refermer vite sa vitre — on a l’habitude avec les Roms —, à part quelques personnes qui viennent aider comme elles peuvent, et elles peuvent peu, elles apportent des sacs de fringues qui baignent ensuite dans la flotte et la boue, comment faire autrement, de la nourriture à ne plus savoir qu’en faire, un sourire, un peu de café chaud, et elles ne peuvent pas bien plus, parce que la plupart sont des habitants du coin, un coin qui n’est pas très riche, la plupart sont des “anciens” immigrés, des qui parlent arabes, des “comme eux”, comme m’a dit cette femme âgée qui apportait du thé bien chaud.

Le président est un monstre

La même qui m’a dit ensuite « Le président est un monstre ». Et il m’a fallu un instant avant de comprendre qu’elle ne parlait pas de Bachar El Assad, ou de n’importe quel autre dictateur, tortionnaire, criminel en place, non, mais de Hollande. Celui-là même que j’ai contribué à élire. Notre bon président socialiste démocratiquement élu.

— Il y a tout à parier, à cet endroit de ce récit, que les frais lepénistes s’expriment. Ils sont de plus en plus, tout frais sortis de la boîte rance où ils ressassaient en silence leur aigreur dans la haine et la bêtise, tout frais sortis et tout contents de pouvoir enfin s’exprimer à l’air libre, sûrs enfin d’être dans leur bon droit, le bon droit de la majorité, celle des cons, celle qui gonfle et menace de nous submerger tandis que nous nous contentons de nous pincer le nez en prenant des airs dégoûtés. Ils s’expriment d’ailleurs de plus en plus ici, avec un air de “on se lâche enfin et ça fait du bien”, comme ils éjecteraient enfin les gaz putrides de leurs intestins rances si longtemps retenus, et ouh que ça semble leur faire du bien en effet. —

J’explique à la mère qui tient son enfant contre elle sous la pluie, avec la petite fille accrochée à sa robe, toujours hurlant, je lui explique à cette femme, devant ces deux enfants, que je n’ai pas assez d’argent, que je ne peux pas donner plus.

Ah bon ? Je ne peux pas ? Vraiment ? C’est quoi cette schizophrénie délirante ? Où est la limite ? Où s’arrête ma conscience de l’autre, de cette humanité qui est mienne, ma sœur qui tient son bébé dans ses bras, sa petite fille, ma petite fille accrochée à sa jupe et hurlant, et elle, moi, ne pouvant rien faire pour calmer ses, mes enfants, parce qu’il n’y a rien à faire ? Sur quoi s’appuie la bienséance de la raison qui peut aider “jusque dans une certaine limite” ?

Allons allons il ne faut pas être trop émotive non plus, calme toi, quelle hystérique, on dirait que tu découvres la misère, c’est ta vieille culpabilité judéo-chrétienne qui te rattrape, jouis sans entrave, arrête de te prendre la tête, chacun sa merde, tu crois qu’on n’en chie pas assez en France, en ce moment ? Tu crois qu’il n’y a pas assez de misère comme ça chez nous pour se préoccuper en plus d’accueillir toute la misère du monde, soyons réalistes, on ne peut pas de toute façon, c’est tout, c’est la réalité, regarde l’état de notre économie.

Vincent van Gogh

Les pieds dans la boue, devant la tente ouverte, la petite fille, la femme et son bébé, me vient stupidement en tête la pensée de van Gogh qui rêvait d’être prêtre et fut viré par l’Église parce qu’il avait partagé tout ce qu’il possédait avec les familles de mineurs dans le Borinage, au point qu’il avait fini par vivre comme eux dans la crasse et la misère. L’église avait trouvé que c’était indigne d’un représentant du Culte. Et lui ce pauvre fou, désespéré de ne pouvoir poursuivre sa carrière de prêtre, ne comprenant pas comment on pouvait ne pas mettre en application les préceptes du christ. Oui, pauvre fou, va, qui n’a rien compris.

Moi tu vois, j’ai compris, je donne “ce que je peux donner”, pas plus, c’est-à-dire à la limite raisonnable que je me suis fixée, avec ce que j’ai donné déjà samedi et dimanche, et vraiment là, plus, ce ne serait pas “raisonnable”.

Il vaudrait mieux parfois choisir d’être fou et de ne rien comprendre, de ne pas être raisonnable. Choisir d’être un pauvre fou stupide qui ne comprend rien à cette histoire de bruits et de fureur. Plutôt que d’être le complice de tout, en feignant de tout si bien comprendre.

Mais je n’ai pas ce courage-là.

Je n’ai pas le génie humain de van Gogh.

L’entendement ici s’arrête.

J’explique à la femme avec le bébé et la petite fille pleine de boue et pleurant que je ne peux pas plus. Par cette lâcheté pitoyable du bien nanti qui ne donnera pas plus que dans les limites du raisonnable, du très raisonnable, en rentrant du théâtre ce soir, passant là après s’être arrêtée au distributeur, sous la pluie, comme on va visiter ses pauvres. Alors les pauvres, tout va bien ? Bonsoir les pauvres, ça mouille ? Allez hop, deux chambres d’hôtel, pas plus. Hop hop. Au hasard. Toi et toi. Ah ben non, les autres, trop tard, pas de chance. N’exagérons pas. Je veux bien aider les pauvres, mais dans les limites du raisonnable. Ne te plains pas. Déjà que tu es à Paris, ville de lumière, la plus belle ville du monde. Il ne faut pas exagérer.

J’explique que je ne peux pas plus.

Ces pauvres humains sous la pluie

Je sais, bien sûr, que je peux plus. Que nous pouvons tellement plus. Qu’il n’y a pas de vitre transparente, invisible, entre toi et moi, qui me séparerait de toi, me ferait si loin, si loin, que je préserve ainsi mon si joli confort pour te procurer un minimum de confort vital, à toi et à tes enfants. Il n’y a pas de vitres. Il y a nous, ces pauvres humains, sous la pluie, tentant de nous parler, au milieu des phares et du bruit assourdissant des voitures qu’on n’entend plus.

Et pour me réconforter un peu, me dire que je ne suis pas complètement du côté des salauds, je pense à ces connes qui tiennent des propos racistes contre les “migrants” en posant sur leurs photos de profil avec leurs putains de caniches bien gras et bien nourris, dont le toilettage doit coûter à lui seul deux nuits de Formule 1 pour deux familles. Tu parles d’un réconfort, la conne au caniche.

Je crève de honte, honte de l’image que nous renvoyons à ces enfants de la porte de Saint-Ouen de l’humanité, honte de l’expérience de l’humain que nous leur transmettons, honte de ce que nous leur montrons du monde et des hommes.

Y-a-t-il quelque chose de plus irréparable, de plus irrattrapable, que de briser la confiance qu’un enfant a dans le monde et dans l’humain ? Cette confiance innée, comme le plus grand instinct de vie, qui lui fait s’en remettre entièrement, sans réserve, à l’humanité, avec le sourire immense de Mohamed, le bébé aux yeux encore gris-bleus, jouant avec mes doigts tandis que sa mère, samedi, mendiait au pied du périphérique de l’autre côté de la route, en nous souriant.

Au loin le Philharmonique brille de mille feux.

J’ai honte de nos pouvoirs publics

J’ai honte de nos pouvoirs publics, ces “pouvoirs” qui ne font rien, et ne peuvent débloquer quelques milliers d’euros pour accueillir décemment ces familles quand ils peuvent en débloquer des millions pour… d’autres choses.

J’ai honte parce qu’ils sont le reflet nauséeux de notre société, de l’état de notre société humaine, ici, en France, en 2015.

La femme aux deux petits enfants finit par hocher la tête et me sourire, pour me signifier qu’elle comprend. Les deux adolescents me remercient. Ils expliquent aux quatre autres femmes qui s’étaient approchées, certaines avec leurs enfants dans les bras, en criant et suppliant elles aussi pour leurs enfants, que « je ne peux pas plus ». Je ne cesse de répéter comme une poupée rayée que je suis désolée, encore et encore, que je suis désolée. Je serre une épaule, une main, je n’ose pas dire « bon courage », quelle indécence, « bon courage, démerdez vous bien, je vais me coucher au sec ». La femme très pâle me sourit. Un petit sourire. « Je comprends. Oui. Merci. »

Je vais disparaitre dans la boue. Mais non, même pas. Je repars sur mon vélo, je suis trempée, je ne sais pas si c’est la pluie ou si c’est parce que j’ai l’indécence de pleurer, en regagnant mon appartement. Mes enfants dorment dans leur chambre, et ce soir je n’irai pas les regarder dormir, les embrasser dans leur sommeil, encore et encore, comme je le fais chaque fois que je rentre tard. Ce soir, je suis juste une flaque de boue humaine.

Au nom de la fraternité

C’est la nuit. Il pleut à verse. Sous l’ampoule de la cuisine j’écris cela. Pour qui voudra bien entendre et aller un peu là-bas apporter du soutien, du fric, un toit, une salle de bains, un coup de main administratif, du café chaud, des couches, ce que tu pourras, mais par pitié vas-y, pour elles et eux, pour ces enfants qui seront des adultes demain, et que nous détruisons à petit feu en ce moment en ne faisant rien, pour nous, pour notre dignité humaine, au nom de la fraternité, parce que sinon tous nos combats sont vains et sans fondements, tous nos engagements minables et sans poids, parce qu’on ne peut pas ne pas s’engager, parce qu’en ne faisant rien on est quand même engagé, oui, quand même, mais de l’autre côté, celui de l’indifférence, on est déjà complice de l’ignominie, vas-y, je t’en supplie, prendre ta part d’humanité cette nuit, ou demain, après demain.

Relayons-nous, soyons des dizaines, des centaines, à montrer à ces enfants que l’humanité ce n’est pas que cela, cette indifférence des phares et des bruits de  voitures qui passent sans s’arrêter, que notre civilisation n’est pas arrivée à ce point de non retour, d’indifférence, de déshumanisation, qu’on a encore quelque chose dans le bide, ne serait-ce que pour payer une nuit d’hôtel à 50€ à une mère et ses enfants.

Et si les minables qui nous gouvernent, ceux-là même qui devraient ici pourtant être exemplaires, ne font rien, montrons au monde, à l’humanité, à ces enfants et aux nôtres que nous prenons, nous, notre part d’humanité, aussi médiocre et sans éclat que soit cette part. Que nous faisons simplement notre devoir d’humain. Nous sommes des centaines de milliers dans cette ville. Et il y a Porte de Saint-Ouen une trentaine de familles. Là. Sous nos fenêtres.

=> Source : Carole Thibaut, 16 septembre 2015. Titres du Partageux