« Une histoire difficile et révoltante, une histoire humaine. » Monument en l'honneur d'Agathe Nadimi

Photo
Agathe Nadimi (à gauche)

Les valeureux de notre temps. Ceux que nos petits-enfants honoreront en gravant leurs noms sur les monuments du futur. #7 Agathe Nadimi

Des mois qu’on voit Agathe en compagnie des réfugiés qui battent le pavé parisien. Entre les tentes du jardin d’Éole et les tentes de la Chapelle. Au petit matin sous le métro du côté de la station Jaurès quand une évacuation est en cours. Apportant nourriture et vêtements chauds ou papier et crayons de couleur. Des mois qu’elle dit sa révolte tranquille devant les caméras professionnelles ou militantes.

Des mois en compagnie d’enfants seuls au monde que la loi nomme mineurs non accompagnés. Sourire et humanité pour ceux que l’on transforme en clochards. Les appels d’Agathe qui recherche un hébergement d’urgence pour une jeune fille malade ou deux-cents couvertures à livrer tout de suite métro Stalingrad pour des familles qui vont passer la nuit dans le froid et l’humidité.

Et puis son appel pour sauver une chatte et sa portée de chatons nés dans la jungle de Calais. Ils sont câlinés, protégés, hébergés sous tente par des réfugiés survivant sous une tente dans la boue. Tu sais, des rebuts de l’humanité coupeurs de gorge comme on lit ici et là. Des assoiffés de sang… qui veulent éviter à des chatons, le froid, l’humidité, les gaz et le potentiel manque de tendresse de la police lors du grand déménagement à venir.

Maintenant, Agathe, elle est devant le nouveau centre d’accueil de la ville de Paris, Porte de la Chapelle, qui n’accueille qu’au compte-gouttes et même pas tout le temps. Paris 18e est maintenant tout grillagé clôturé barricadé pour empêcher les réfugiés de s’installer sur les trottoirs ou sous le métro aérien. Alors Agathe elle est aussi à deux pas entre les tentes du nouveau campement (Saint-Denis) où cinq cents personnes attendent que le foutu centre d’accueil d’Anne Hidalgo (Paris) daigne enfin les recevoir après plus de huit jours de queue dans le froid et sous la pluie.

Agathe, elle qui a le cœur grand comme ça, elle publie des photos et des propos entre colère et amertume. « Parler, écrire… Autant de mots tombés dans les oreilles de sourds… Déjà qu’ils sont aveugles depuis longtemps ! » Je te mets un texte d’Agathe sur les pré-ados et adolescents réfugiés. Entrelardé de photos d’Agathe tirant le portrait d’enfants réfugiés sur le pavé parisien.

1
 

Le cahier de noms

« Je garde leurs noms comme le souvenir amer de leur passage dans la ville de la honte. Cette ville qui prône la protection, se dit “ville refuge”, qui les oblige à reprendre la route un peu plus usés encore. Ville qui ne fait rien de ces noms et qui les rejette sur des listes mentionnant : “refusés”.

Leurs noms sont pourtant ceux de jeunes voyageurs venus chercher un avenir meilleur. Des noms très respectables et admirables. Ces jeunes mineurs isolés qui prennent le nom de mineurs non accompagnés.

2
 

Ce qui n’est qu’une histoire de nom pour certains est pour moi une histoire difficile et révoltante, une histoire humaine.

Les noms qui saturent mon téléphone portable, les noms recopiés dans ce cahier, ces noms proprement retapés constituant des listes de noms… Des listes quotidiennes de noms. Leurs noms résonnent en moi comme des souvenirs profonds…

3
 

C’est un peu comme si en prenant leurs noms ou en les recopiant, je prenais une part de leurs cicatrices et de leurs histoires.

Tous ces noms sont ceux de héros : des héros de la guerre et des combats, des héros du voyage (qui comme Ulysse…), des héros de la marche, de la nage (qui comme Moïse…) Leurs histoires et leurs noms sont autant de best-sellers.

4
 

Mon cahier de l’été était tout rempli. La couverture fleurie a cédé aux nombreux morceaux de feuilles arrachés pour écrire un numéro de téléphone, une adresse, un itinéraire. Elle a cédé aux nombreux allers-retours, ballottée dans le sac fourre-tout, elle a cédé au poids de leurs histoires. J’ai donc arraché chacune des pages restantes dans le squelette de la couverture fleurie sur lesquelles figuraient leurs noms en souvenir indélébile de leur passage et je les ai agrafées avec soin dans le nouveau cahier de la rentrée…

Impossible de faire disparaître leurs noms. Je les conserverai comme un morceau de leur Histoire, de l’Histoire, en leur nom.

En ces veilles de rentrée universitaire, comme à chaque veille de rentrée, la prof que je suis découvre les listes des noms qui composeront dans quelques jours mes nombreuses classes. Comme à chaque veille de rentrée, j’ai le vertige des listes de noms et je me demande au bout de combien de temps je réussirai à retenir tous ces noms… Je garde l’espoir que leurs noms à eux rejoindront un jour une liste de classe.

5
 

Une chose est sure, je n’oublierai pas leurs noms. On s’est ratés, on s’est croisés, on s’est peu connus, ils ont disparu… Mais je conserverai leurs noms dans mon cahier secret qui vaut plus que tous les récits de tous les journaux, de tous les journaux intimes.

En leur nom… »

=> Source : Agathe Nadimi. Le blogue de la Chapelle en lutte qui publie aussi des textes d’Agathe.