« Il existe encore des hommes pour qui un mendiant est aussi un homme »

Photo : Plume.dans.loeil2

« Je me sentais gêné de n’avoir rien donné. Mais ce qui m’a le plus étonné ensuite, ce n’est pas l’idée que j’aurais pu donner un peu plus, c’est que la pensée de cet homme et de son chien qui mendiaient à la porte de l’église ne m’a plus quitté. »

— C’était le 7 octobre et ta grand-mère et moi avions encore trois jours à passer en Forêt Noire avant de rentrer à la maison. Or à tout moment de la journée et même quand je me réveillais au milieu de la nuit, je pensais au mendiant et à son chien. C’est pourquoi je décidai, revenu en Suisse, de lui écrire.

— Mais tu ne connaissais ni son nom, ni son adresse. Tu savais seulement où il avait mendié.

— C’est pourquoi j’écrivis une lettre.

(À la perspicacité de la poste allemande, et à la bonne volonté du facteur.) À l’homme qui mendiait le 7 octobre à la porte du Dôme avec son chien. Bonn im Schwarzwald. ALLEMAGNE.

Je glissai dans l’enveloppe une autre enveloppe avec mon adresse et un timbre pour la réponse. Et j’attendis. Les jours passaient. Chaque fois que j’ouvrais la boîte aux lettres, mon cœur battait plus fort. 

— Ta grand-mère me disait : « Ce n’est pas possible que tu aies une réponse ! » Elle ne voulait pas me décourager, mais plutôt me préparer à accepter de ne pas avoir de réponse. Je lui répondais : « On verra, on verra. »

— Tu as attendu combien de temps ?

— Jusqu’au 27 octobre, je m’en souviens parce que c’était l’anniversaire de la mort d’une amie qui aurait pu être notre fille.

— Ouvrant la boîte ce jour-là, je vois ma petite enveloppe ! Je monte l’escalier en courant et je dis, tout essoufflé, à ta grand-mère : « Il a écrit, il a écrit ! »

— C’était le mendiant qui t’écrivait ! Et qu’est-ce qu’il te disait ?

— Il me disait : « Votre lettre m’est parvenue par un chemin surprenant. Toute une classe d’enfants m’a cherché et m’a trouvé. La fille de la maîtresse d’école travaille à la poste et c’est elle qui a tout arrangé. »

— J’aurais bien aimé être dans cette classe. C’est sûrement moi qui aurais trouvé le mendiant, puisque je suis ton petit-fils. Et qu’est-ce qu’il t’écrivait encore ?

« C’est une grande joie pour moi de faire l’expérience qu’il existe encore des hommes pour qui un mendiant est aussi un homme. »

Extrait d’un livre pour enfants à partir de six ans, “Le mendiant” de Claude Martingay avec des (belles) images de Philippe Dumas, édité par La Joie de lire. Une histoire pour vivre en être humain au milieu des êtres humains. Dans la rue, sur le parking ou dans un livre. Pour chasser les monstres. Pour que nos enfants ne se comportent pas comme des salopards.

Comme des élus refusent la venue de réfugiés dans leurs fiefs seigneuriaux. Comme des élus votent des interdictions de mendier sans songer que l’on ne tend la main par nécessité. Comme des élus édictent des lois d’apartheid tels les arrêtés d’interdiction de séjourner sur la voie publique qui ne concernent que les plus démunis. Comme des élus donnent des ordres tyranniques telle cette obligation faite aux réfugiés de vivre au lieu-dit La Lande loin du centre de Calais, dans le froid et la boue, avant… d’interdire d’y survivre et d’en chasser les réfugiés !

Comme des bureaucrates interdisent à un curé d’abriter la nuit de pauvres gens sans abri pour des motifs de sécurité. Des salopards ? Le nouveau tribunal de Nuremberg qui les jugera trouvera le terme bien faible.

Il existe encore des hommes pour qui un mendiant est aussi un homme. Il existe encore des hommes pour qui un réfugié est aussi un homme.


Photo : La plume dans l’œil, des mots et des images pour habiller la rage.

Entre deux caisses chante “Clodi clodo” de Claude Nougaro. Le son n’est pas bien bon mais, s’ils passent par chez toi, ne les rate pas, c’est sur scène qu’il faut les voir.