L’avenir du travail : tout était déjà dit et annoncé dès septembre 1995

avenir-du-travail.jpg
Un forum sur “l’avenir du travail”, OCDE, Paris 14 janvier 2016

De conférences en colloques, on parle beaucoup de “l’avenir du travail”. En fait, dès septembre 1995, tout était déjà dit et annoncé en deux étranges expressions :

  • “deux dixièmes” ;
  • “tittytainment”. 

Du 27 septembre 1995 au 1er octobre 1995, à San Francisco, le grand hôtel Fairmont accueille 500 membres de l’élite mondiale : chefs d’État, hommes politiques, dirigeants d’entreprises multinationales, universitaires, chercheurs, etc. 

Cette réunion du Fairmont se déroule dans le cadre de la fondation de Mikhaïl Gorbatchev. Elle a une grande importance historique. Elle fait intervenir Mikhaïl Gorbatchev, George Bush père, George Schultz, Margaret Thatcher, Ted Turner de l’entreprise CNN, John Gage de l’entreprise Sun Microsystems, ainsi que des dizaines d’autres personnalités de tous les continents. Elle a pour thème “l’avenir du travail”.

Citation :

« L’avenir, les pragmatiques du Fairmont le résument en une fraction et un concept : “Deux dixièmes” et “tittytainment”.

Dans le siècle à venir, deux dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale. “On n’aura pas besoin de plus de main d’œuvre”, estime le magnat Washington Sycip. Un cinquième des demandeurs d’emploi suffira à produire toutes les marchandises et à fournir les prestations de services de haute valeur que peut s’offrir la société mondiale. Ces deux dixièmes de la population participeront ainsi activement à la vie, aux revenus et à la consommation – dans quelque pays que ce soit. Il est possible que ce chiffre s’élève encore d’un ou deux pour cent, admettent les débatteurs, par exemple en y ajoutant les héritiers fortunés.

Mais pour le reste ? Peut-on envisager que 80 % des personnes souhaitant travailler se retrouvent sans emploi ? “Il est sûr, dit l’auteur américain Jeremy Rifkin, qui a écrit le livre La Fin du travail, que les 80 % restants vont avoir des problèmes considérables.” Le manager de Sun, John Gage, reprend la parole et cite le directeur de son entreprise, Scott McNealy : à l’avenir, dit-il, la question sera “to have lunch or be lunch” : avoir à manger ou être dévoré.

Cet aréopage de haut niveau qui était censé travailler sur “l’avenir du travail” se consacre ensuite exclusivement à ceux qui n’en auront plus. Les participants en sont convaincus : parmi ces innombrables nouveaux chômeurs répartis dans le monde entier, on trouvera des dizaines de millions de personnes qui, jusqu’ici, avaient plus d’accointances avec la vie quotidienne confortable des environs de la baie de San Francisco qu’avec la lutte quotidienne pour le survie à laquelle doivent se livrer les titulaires d’emplois précaires. C’est un nouvel ordre social que l’on dessine au Fairmont, un univers de pays riches sans classe moyenne digne de ce nom – et personne n’y apporte de démenti.

L’expression “tittytainment”, proposée par ce vieux grognard de Zbigniew Brzezinski, fait en revanche carrière. Ce natif de Pologne a été quatre années durant conseiller pour la Sécurité nationale auprès du président américain Jimmy Carter. Depuis, il se consacre aux questions géostratégiques. Tittytainment, selon Brzezinski, est une combinaison des mots entertainment et tits, le terme d’argot américain pour désigner les seins. Brzezinski pense moins au sexe, en l’occurrence, qu’au lait qui coule de la poitrine d’une mère qui allaite. Un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettrait selon lui de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. » 

(Hans-Peter Martin, Harald Schumann, Le piège de la mondialisation, Solin Actes Sud, p.12)

En août 2007, Zbigniew Brzezinski deviendra le conseiller du candidat démocrate Barack Obama. En janvier 2009, Barack Obama sera élu président des États-Unis.

En septembre 1995, pour empêcher les 80 % de la population de se révolter et de faire la révolution, Zbigniew Brzezinski déclare qu’il faut leur donner du “tittytainment”. Cette expression “tittytainment” rappelle Juvénal quand celui-ci parlait du peuple romain : 

« Depuis qu’il n’y a plus de suffrages à vendre, [le peuple romain] n’a cure de rien ; lui qui jadis distribuait les pleins pouvoirs, les faisceaux, les légions, tout enfin, il a rabattu de ses prétentions et ne souhaite plus anxieusement que deux choses : du pain et des jeux ! » (Juvénal, Satires, traduction Pierre de Labriolle et François Villeneuve, Les Belles Lettres, p.127)