TIR NA NOG

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((/public/Sous_les_jupes_du_pont.jpg|Sous_les_jupes_du_pont|L)) Se désembourber. Échapper coûte que coûte au traquenard gluant de la dissolution collective. Je regarde en rétrospective les sujets de mes si sérieux derniers billets et en sors un peu assommé. Il y a quelques temps, après la publication de [mon petit programme|/index.php?post/PETIT-ETAT-DES-LIEUX-EN-GUISE-DE-CONCLUSION] économique et politique en sept volets, j’annonçais à mon amie Myriam mon intention d’essayer de trouver et de faire partager, quoiqu’il se passe, les quelques miettes de raisons de vivre qui nous restent au beau milieu du naufrage général. Eh bien, il est grand temps de commencer…

Quand tout part à vau-l’eau autour de soi, quand plus personne ne contrôle plus rien, surtout pas les puissants en plein pétage de plomb, quand on a le pressentiment que plus rien ne saura arrêter le rouleau compresseur de la dégringolade et de la tragédie, que faire sinon essayer de vivre du mieux qu’on peut en essayant d’éviter les dommages collatéraux de la tempête en cours ? Pour moi, c’est tout craché, pas d’autre solution que de mettre à flot mon cher Tir Na Nog. Le Tir Na Nog (en gaélique, “la Terre de l’éternelle jeunesse” selon une vieille légende celtique) est une modeste barcasse à moteur de 5,50 m. Un petit luxe que j’ai fini par pouvoir m’offrir. Ce sont mes filles qui lui ont trouvé ce nom. Le Tir Na Nog, c’est ainsi que s’appelle également le “cheval venu de la mer”, d’après le titre d’un film irlandais qui a accompagné toute leur enfance$$”Le Cheval venu de la mer” (”Into the West”), 1993, tourné par Mark Newell juste avant son célèbre succès, ”Quatre mariages et un enterrement”.$$. Pas besoin de faire ronfler le petit moteur de 50 CV pour déjà me sentir des ailes et des ivresses de liberté. Juste aller sur le quai où le Tir Na Nog est amarré. Le regarder, sauter à l’intérieur, le sentir chalouper sous mes pieds, savoir qu’il existe… C’est comme s’il me poussait une casquette de capitaine à la Bogart dans le film d’Howard Hawks, ”To have or have not”$$”Le Port de l’angoisse”, 1944, d’après une nouvelle d’Ernest Hemingway, avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall ; j’ai préféré vous donner le titre original américain, moins déprimant !$$. J’en assume sans complexe l’éventuel ridicule ! N’allez pas croire que je me contente de navigation platonique. Non, non, parfois je remonte le fleuve à rebrousse-poil pour aller reluquer le grand pont sous les jupes. D’autres fois, accroché à la barre avec des airs de Cyrano matamore, je descends vers la pleine mer, cannes à pêche fin prêtes. Un peu secoué tout de même en croisant les grands cargos sombres venus du large. On ne reste jamais très longtemps solitaire, même en mer, même dans le désert. Et ces oiseaux, tous ces oiseaux filant au ras des vagues vers quelques secrets repaires ! Sternes pierregarin, cormorans huppés, aigrettes, goélands marins à ailes noires, huitriers pie en escadrilles, avocettes élégantes regagnant les marais… Il y a deux îles artificielles dans le grand estuaire, deux îlots de pierres créés par l’homme pour que les oiseaux de mer s’y abritent. Façon de se faire pardonner l’immense zone industrielle du rivage. Les oiseaux y nichent en nombre. J’adore les îles. Mais pas les îles désertes. Sur les îles désertes, on ne fait guère que regretter celles et ceux qui ne vous y ont pas suivi. Pas question que mon Tir Na Nog m’embarque vers d’aussi arides horizons. Ce n’est pas à la fuite solitaire que j’aspire, mais à l’abri en meute. D’ailleurs, le Tir Na Nog n’a pas prétention de faire oublier à quiconque le reste du monde. Le voudrait-il qu’il aurait du mal à occulter la grande zone industrielle toute proche, les usines de raffinerie et leurs cheminées crachantes. Il y a une certaine inconscience à vouloir nier les réalités qui vous dérangent. Mais tout autant à se laisser engluer sous le diktat de leur fatalité. Je me souviens, lorsque j’eus franchi le cap du demi-siècle, les médecins se mirent en tête de me faire subir ces contrôles préventifs qui, je le savais, me pourriraient la vie sitôt le doigt dans l’engrenage. Je me fiche de vérifier mon taux de cholestérol. Je me tape de leurs coloscopies ou de leurs tests de résistance cardiaque. Non pas parce que je nie l’éventualité des dangers qui menacent mes artères. Mais parce que je sais que ces examens introduisent en vous le petit poison du doute et de la peur. Que cette peur vous envahit l’esprit, rend la prévention plus pénible que la maladie, vous précipite dans l’introspection mortifère et vous fait oublier le principal : vivre à mort quoi qu’il arrive… Même tout seul à bord de mon cher Tir Na Nog, avec mes rêves puérils à la Bogart, je sais que j’appartiens définitivement à l’aventure collective de l’humanité. J’en accepte les risques et les travers. Je sais qu’un de ces gros cons de cargos serait bien foutu de m’envoyer par le fond, que les damnées fumées des raffineries sont en train de nous encrasser les bronches, que ce putain de cholestérol, peut-être… Pas une raison pour laisser le Tir Na Nog moisir dans son port. Ni votre serviteur dans la salle d’attente des toubibs. Advienne qu’adviendra. Pour l’heure, le Tir Na Nog file grand train. Enfin non, il est plus juste de dire qu’il rame comme un malade face au courant contraire du fleuve ! Je vais être en retard pour le passage de l’écluse, obligé de tourner en rond une heure durant comme une âme en peine, avant la prochaine ouverture du sas… Je m’en fous. Je refuse toutes les fatalités. Mais j’accepte mon sort. Je réduis les gaz. Tout doux, mon vieux Tir Na Nog. On a le temps qu’il nous reste. Ne demandons rien de plus. Ce matin, je me suis griffé les doigts en cuisinant quelques araignées au court-bouillon (divin crustacé, un des meilleurs que je connaisse !) Et pour ne rien arranger, je me suis ouvert l’index droit et le majeur gauche avec une coquille d’huitre ! Au contact de l’eau et de l’air salée, mes mains me brûlent. Je me sens vivre. Ça ne vous dirait pas de venir faire un tour sur mon bateau ?

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.

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