Robert Fisk : au Moyen-Orient, Poutine peut remercier Trump

Robert Fisk : au Moyen-Orient, Poutine peut remercier Trump

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Comment, d’après Robert Fisk, Poutine est devenu le partenaire incontournable de toutes les parties au Moyen-Orient… avec l’aide (involontaire) de « Trump la banane » et de ses deux désolants alliés, l’Europe et Israël.


Vladimir Poutine aura certainement prêté une très grande attention à l’emplacement de la batterie d’artillerie syrienne où quatre soldats russes ont perdu la vie ce week-end. Le désert autour de Deir ez-Zoor reste un endroit dangereux – politiquement et physiquement – dans lequel les Américains et les Russes jouent un jeu de guerre extrêmement risqué.

Poutine soupçonne aussi les Américains d’avoir aidé l’artillerie d’une batterie de mortier qui a tué le commandant de la 5ème armée d’Extrême-Orient russe à Deir ez-Zoor, le lieutenant général Valery Asapov , il y a moins d’un an. Le mortier a-t-il été tiré par des combattants kurdes pro-américains ? Par Daech ? Les Russes disent que ce week-end ce sont les assaillants de Daech qui ont pris d’assaut la position de l’artillerie syrienne – la routine normale pour les islamistes qui surgissent des oueds du désert dans des camions et des motocyclettes suicide – même si les petits forts syriens, les monticules de sable et de ciment sur les vastes plateaux de sable, sont supposés être invulnérables.

Alors maintenant c’est les Russes qui dirigent l’artillerie. D’abord ils furent la composante aérienne de l’armée syrienne, leurs observateurs aériens avancés sur le terrain avec des troupes syriennes qui dirigeaient les Sukhois sur les ennemis d’Assad. Ensuite, les Russes furent les démineurs de Palmyre et de Deir Ez-Zoor, Homs et Alep. Puis la police militaire russe escorta les djihadistes vaincus jusqu’aux limites de la province d’Idlib ou de la frontière turque. Ce sont encore les Russes qui font la liaison entre les Syriens et les Kurdes pro-américains sur l’Euphrate.

Il y a douze mois, dans les décombres d’Alep-est, les meilleurs techniciens d’artillerie de Poutine essayaient de reconstituer la carte minutieuses de la chute des tirs – le cratère des bombes et les effets de souffle des munitions russes larguées par avion. J’ai rencontré une de leurs équipes. Ses rapports ont été transmis, bien sûr, aux renseignements militaires russes. Mais ils vont d’abord directement au Kremlin.

Poutine les lit. C’est un manager pointilleux. Il n’y aura pas en Syrie de catastrophes genre Brejnev en Afghanistan – les Russes prient pour qu’il en soit ainsi – pas de retraites bâclées par les généraux politiques à travers l’Amou Daria, aucune nonchalance au Kremlin. Les officiers russes, passés par l’École de langues étrangères de Moscou, parlent bien l’arabe (et assez bien l’anglais) et, comme dans l’armée syrienne, leurs officiers montent en première ligne.

C’est pourquoi Asapov a été tué. Poutine a décidé de poursuivre ses ennemis jihadistes tchétchènes et russes jusqu’en Syrie et de les tuer tous. Il a sauvé son allié, Bachar al-Assad. Mais en même temps – à part un ou deux avertissements adressés à un Erdogan qui mettait un peu de temps à s’excuser d’avoir abattu un avion russe – il est resté un partenaire de confiance pour Israël, l’Iran, la Turquie, l’Égypte, le Liban, l’Arabie Saoudite et ainsi de suite .

L’expression convaincante de Poutine

Refusant de rejoindre son homologue fou de Washington dans une guerre sectaire entre sunnites et chiites, Poutine sait trouver l’expression convaincante qui touche chaque dictateur, premier ministre, autocrate mafieux, roi, président, tyran meurtrier de masse, torpilleur de relations publiques ou directeur de presse fautif : la “guerre contre la terreur”. Je pense que Poutine et Trump utilisent cette circonlocution à peu près autant l’un que l’autre. C’est un sésame pour les masses, et peu importe qu’il soit prononcé par un cynique du Kremlin ou la banane de la Maison Blanche. Mais Poutine, bien sûr, est un homme pour toutes les saisons.

Il accepte les éloges de Bachar al-Assad pour avoir « sauvé » la Syrie. Il qualifie le ministre raciste d’Israël, Avigdor Lieberman, de « brillant ». En effet, une traduction russe d’une réunion du Kremlin cite Poutine affirmant que Lieberman – ancien videur de boîte de nuit  en ex-Union soviétique – était « un grand Russe ». Netanyahou est toujours le bienvenu au Kremlin, même lorsqu’il bombarde les Iraniens en Syrie. Le sultan Erdogan de Turquie, dont l’armée de l’air a abattu l’un des avions à réaction de Poutine, s’est empressé de se lier d’amitié avec Poutine lorsque les Russes ont ordonné à leurs vacanciers de boycotter l’industrie touristique balnéaire turque. Quand Poutine s’est rendu au palais d’or d’Erdogan à Istanbul, il a fait atterrir son hélicoptère au centre même du Bosphorous, juste en face du palais de Topkapi.

L’Égyptien Sisi emmène Poutine à l’opéra au Caire. Poutine accueille le roi Abdallah d’Arabie Saoudite au Kremlin. Il accueille les Qataris. Il paie le tribunal de l’Iranien Rouhani. Il écoute, à coup sûr, le chef suprême Khamenei expliquer les maux de l’ingérence américaine au Moyen-Orient (il y a seulement deux ans).

Heureusement, l’Iranien n’a pas mentionné l’invasion russe du nord de l’Iran pendant la Seconde Guerre mondiale, ni la mise en place de soviets en Azerbaïdjan et à Mahabad dans le Kurdistan iranien quand la guerre fut terminée. Pas plus que Sisi ne se souvient que Sadate ait jeté les Russes hors d’Égypte en 1972. Pas plus que Poutine n’aurait rappelé à Assad que le plus jeune Lion de Damas a flirté avec l’Occident et assisté au défilé de la Bastille avec Nicolas Sarkozy en 2008 – Trump eut également droit à cette flatterie militaire l’année dernière – de même qu’il refusa de répondre publiquement aux demandes russes en 2000 concernant les rebelles tchétchènes qui avaient fui la Russie.

Mais après la débâcle libyenne, quand ses partenaires occidentaux essayèrent de renverser Assad, Poutine commit pas l’erreur de faire n’importe quoi . Il n’y aurait plus de retraite russe humiliante en Méditerranée.

Quand les Russes ont voulu parler plus tard à Khalifa Haftar, le seigneur de guerre militaire libyen anti-islamiste formé par les Américains, ils l’ont simplement transporté par avion sur un transporteur russe au large des côtes. Lorsque les Américains se sont plaints que les frappes aériennes russes en Syrie ne touchaient que les rebelles de l’Armée syrienne libre, le mythe favori de la CIA, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, répliqua que « ce qui ressemble à un terroriste, agit comme un terroriste, se déplace comme un terroriste… est un terroriste ».

Poutine verse aussi peu de larmes sur les mercenaires russes qui meurent en Syrie en combattant les Kurdes qu’il en verse sur les Kurdes morts en défendant Afrin face à l’armée turque et aux cohortes de Daech. L’accord semble avoir été simple. Les Turcs pourraient occuper la province d’Afrin – pour le moment – à condition de laisser les Syriens et les Russes débarrasser plus tard les islamistes de la province d’Idlib (NB : prêtez bien attention à cette future guerre).

Les enfants peuvent jouer avec leurs hochets, le tsar a les clés de la crèche

Et un plus grand compromis encore  semble avoir été conclu avec les Israéliens. Ils peuvent frapper les Iraniens s’ils le souhaitent, mais pas de guerre contre la Syrie, pas de zones d’exclusion aérienne israéliennes (ou américaines), et – surtout – pas de guerre avec l’Iran. Les Iraniens ne veulent pas de guerre avec Israël (aucune des deux parties ne gagnerait, comme le sait Netanyahou), et à Téhéran, Poutine est la voix du bon sens. Avant, c’était le Département d’État américain qui appelait à la « retenue de tous » – généralement lorsque les Israéliens envahissaient ou bombardaient le Liban ou Gaza – mais maintenant c’est le Kremlin qui appelle à la « retenue » entre Israël et l’Iran.

Dans quelle mesure le caractère rusé, dur et sardonique de Poutine a-t-il apporté tout cela – et dans quelle mesure l’instabilité et l’imprévisibilité de Trump ont-elles permis à la Russie de triompher politiquement au Moyen-Orient ? Il est tentant de dire un peu des deux. Mais je soupçonne qu’un Obama aurait pu trouver cet équilibre régional que Poutine revendique aujourd’hui pour lui-même. Alors que Moscou est aujourd’hui l’interlocuteur valable [en français dans le texte, ndlr] au Moyen-Orient, il est difficile de ne pas attribuer la politique d’équilibre actuel à Poutine. Le cas de l’Europe est désespéré.

L’Europe ne peut pas s’engager avec un Kremlin qui occupe encore une partie de l’Ukraine et annexe la Crimée. Il prend des sanctions contre la Russie. Mais l’Europe rampe comme les Américains devant un Israël qui occupe la Cisjordanie et annexe Jérusalem et le Golan. Et le mot même de « sanctions » – ou désinvestissement – sur ce point ne peut être mentionné en Europe sans s’attirer des accusations d’antisémitisme.

Israël peut tirer ses missiles en Syrie après avoir prétendu que des missiles iraniens étaient tombés sur le Golan, mais Poutine n’a nulle intention de donner l’ordre de cesser les attaques sur le Golan – en réalité, on a un peu oublié que c’était le Golan syrien qui était occupé par Israël. On soupçonne fortement que c’est l’armée syrienne qui a lancé ces missiles sur les Israéliens – en représailles du bombardement constant des forces syriennes par les forces israéliennes (jamais les forces de Daech, bien sûr) au cours des trois dernières années. Ainsi, les Israéliens, craignant une réouverture du “Front libanais du sud” dans une future guerre contre le Hezbollah, ont ouvert sans réfléchir un “Front du Golan” – le long d’une frontière qui est restée en grande partie silencieuse depuis 45 ans. C’est le genre d’équation que Poutine peut savourer. Soyez sûr qu’il sera là pour intervenir si quelqu’un a besoin de lui.

Et Poutine insiste sur le fait que c’est bien les Syriens seuls qui s’installent sur le plateau du Golan. Pas les Iraniens. Pas le Hezbollah. Les Syriens n’ont rien à objecter à leur retour sur leur frontière avec le Golan occupé. Et les Israéliens ne peuvent rien objecter si la Russie maintient les Iraniens et le Hezbollah à distance. “Deconflictualisation”, c’est ainsi que les Russes aiment appeler cela. Tout les belligérants se retirent. Pas de guerre sur le Golan. Voilà l’espoir.

Concernant ce que les “experts” qualifient de géopolitique, Poutine a immédiatement compris la nécessité de respecter l’accord nucléaire iranien lorsque Trump l’a déchiré. D’un coup, il est devenu un allié plus proche de l’Iran, il a pu sympathiser avec l’Europe et se montrer aussi ferme dans un traité qu’il a signé avec la Chine. Mais il entre dans une potentielle guerre de marché avec les États-Unis – une guerre du dollar – aux côtés d’une Europe dont les gouvernements pourraient être prêts à résister à Washington (certains au moins), mais dont les grands hommes d’affaires montrent déjà leur lâcheté habituelle. visage des profits et pertes américains.

Il y a quelque chose de méprisant dans tout cela. Poutine ne va pas s’inquiéter des morts mercenaires russes en Syrie ; leurs activités visent à tester la volonté militaire américaine en Syrie. L’Amérique ne pleure pas non plus pour ses mercenaires kurdes, ni pour les protéger à Afrin.

Poutine ne va pas dénoncer les violations des droits de l’homme à Gaza – la destruction de manifestants non armés ou la destruction israélienne de cliniques ou d’hôpitaux – alors que ses propres avions ont détruit des cliniques et des hôpitaux en Syrie. Il s’en tient à la “guerre contre la terreur” – et à rester un allié de tous. Les enfants peuvent jouer avec leurs hochets, mais le tsar a les clés de la crèche. Le cinglé de la Maison Blanche, on le soupçonne fort, ne connaît rien, ne se soucie de rien, ne comprend rien. Il a depuis longtemps ouvert la porte à Poutine – et Poutine l’a franchi tout droit.

=> Source : Robert Fisk, The Independent (traduction et intertitres : Pierrick Tillet)

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.