Emmanuel Todd : suite de la retranscription de son intervention sur France culture

Emmanuel Todd : suite de la retranscription de son intervention sur France culture

Voici la deuxième partie de la retranscription de l’interview détonante donnée par Emmanuel Todd à France culture au lendemain des stupides bombardements occidentaux sur Damas.


Je discutais avec mon copain, Olivier Berruyer, le patron du site Les Crises, qui est d’ailleurs en procès avec Le Monde, et j’essayais de lui trouver une interprétation rationnelle et cynique du comportement de Theresa May et de Trump. Je lui disais, ben écoute, à mon avis le Brexit, elle ne l’a pas négocié comme elle l’espérait, elle essaie de noyer le poisson, ce qui est tout à fait absurde puisque la Russie ne menace aucunement l’Angleterre, le type qui menace le Royaume-Uni, c’est Barnier avec son jeu sur la frontière irlandaise. Et puis Trump, il a constaté que chaque fois qu’il tire des missiles ou qu’il dit des choses anti-Russes, le Washington Post et le New York Times lui lâchent un peu les baskets.

Et Olivier me disait : oui, bon peut-être, mais il y a autre chose, c’est-à-dire que cette russophobie, cette fixation pathologique sur un pays qui n’a pas la puissance qu’on dit, est sincère ! Chez les journalistes et certains ou la plupart des politiques occidentaux, il y a quelque chose de sincère qui mérite d’être analysée. Et c’est une analyse que je n’arrive pas à faire. Je ne comprends pas cette fixation pathologique. Voyez, c’est ça qui est terrible pour un chercheur. […] Si vous êtes du côté russe, vous êtes dans un univers de rapports de forces rationnels et de contrôle de soi. Si vous êtes dans le camp occidental, vous êtes dans un univers de passions incontrôlées qui renvoient à des troubles psychiques que vous ne comprenez pas.

La Russie est peut-être devenue un modèle pour le parti populaire

Je pense que ce qui se passe quand même, si on essaie d’avancer vers une solution rationnelle, c’est que la réalité du problème du monde, il faut la chercher dans les pays les plus avancés. La Russie ne fait pas partie des pays les plus avancés. La Russie est dans une position de reconstruction défensive. Elle ne fait pas l’histoire du monde. Elle est une puissance d’équilibre.

L’Europe et en crise. On a 10 % de chômage. On vient de perdre la capacité de construire des chemins de fer. On a un déficit commercial épouvantable en France. Le monde anglo-saxon est dans une mutation, il est encore dans un état intermédiaire. J’essaie de voir ce que peut représenter la Russie. Il y a ce parti populaire et ce parti oligarchique dans toutes les démocraties occidentales. Le parti populaire est protectionniste, il veut un État qui s’intéresse à la protection de ses citoyens, des nations qui se referment un peu sur elles-mêmes pour les protéger tout en continuant à commercer raisonnablement.

Et en fait à l’insu de son plein gré, la Russie est peut être devenue un modèle pour ces gens. C’est-à-dire que Poutine, le vrai défaut de Poutine – la Chine qui est un État policier, le Parti communiste chinois, a mis sa force de travail au service du capitalisme occidental – Poutine, c’est le type qui a refusé de mettre les Russes sur le marché mondial du travail. Et de fait, la Russie devient peut-être, à l’insu de son plein gré, un modèle de développement autonome des nations et fascine le parti populaire. C’est peut-être là qu’on a un élément de rationalité.

=> INTERMÈDE : je viens de découvrir que le site Les Crises avait fait sa propre retranscription. Ça m’arrange bien. Du coup, je continue avec la leur, ça va me faire du repos, mais je persiste à zapper les interventions incongrues et débilissimes de la “journaliste” de France culture.

Personne ne réfléchit sur les raisons de la victoire d’Assad

J’ai été très frappé, il y en aurait beaucoup sur tout, par le témoignage sur la Syrie. Je voudrais essayer de suggérer que on ne nous dit pas la vérité sur la Syrie. Assad est un dictateur sanguinaire, ignoble etc, et on est censé agir, envoyer des pétards.

Je veux dire l’effet militaire de ces tirs sera nul. Les missiles coûtent plus cher que les cibles !

Mais au-delà de ça personne ne réfléchit sur les raisons de la victoire d’Assad. On dit toujours c’est les Russes, c’est les Iraniens, mais la vérité c’est que la société syrienne de départ était très divisée. Au moment où la France est intervenue dans cette affaire, où François Hollande avait commencé à réclamer à corps et à cri le départ d’Assad, je faisais, vous savez je fais de la cartographie, je suis anthropologue.

Donc j’ai ma carte des systèmes familiaux, des cartes démographiques de la Syrie, j’ai la carte des régions où la fécondité est la plus basse, où il y a moins de mariages entre cousins, où les femmes ne sont pas toutes enfermées, en fait puisqu’il y a de grandes différences culturelles à travers la Syrie. Et puis je suis tombée sur une carte des zone tenues par le régime Assad et par les rebelles. Et la carte des régions, tenues par le régime Assad, est la carte des régions, de toutes les régions, où le statut de la femme est le plus élevé. Et la carte des régions rebelles c’était la carte des taux de patrilocalité à plus de 99,99 %, avec un taux de mariage entre cousins super élevé. Ça veut dire que nos alliés là bas, en fait culturellement sont les plus loin de nous.

Si on était sincères, si on agissait vraiment au nom de Valeurs, comme on le dit, on se poserait ce genre de question. La réalité de la victoire d’Assad, c’est qu’il n’est pas seulement soutenu par les régions alaouites – qui ont une parenté avec le chiisme qui encourage un statut de la femme plus élevé, ce qui donne des sociétés plus efficaces, etc. Il l’est également par les classes moyennes sunnites. Personne ne réfléchit là-dessus !

On n’a plus de but ! L’Occident est perdu

Le témoignage précédent semblait à la fois désespéré et étonné de voir les alliés se transformer en ennemis. Mais c’est simplement parce que la rébellion était le fait des régions les plus antiféminismes, les plus arriérées, les plus fermées. Et si on réfléchit rationnellement, c’est aussi la raison pour laquelle les Russes ont gagné cette guerre : parce qu’ils ont pris les bons alliés sur le plan culturel ! Et que la vérité, c’est que tous nos alliés à nous, occidentaux là-bas, à commencer par l’Arabie Saoudite, sont les pays les plus loin de nous et les plus inefficaces en termes de dynamique éducative et culturelle.

Alors c’est pour ça que, confrontés à ces forces majeures, vous envoyez une centaine de missiles sur des bâtiments vides. Il y a une sorte de disproportion entre la puissance des forces historiques anthropologiques sur le terrain et ces actions militaires. On n’a plus de but ! L’Occident est perdu.

Évidemment, mais il ne faut pas généraliser. Il y a une dynamique générale de l’histoire humaine, il y a une hausse des taux d’éducation par exemple. Mais il y a une stagnation des taux d’éducation dans les pays les plus avancés.

Mais par exemple, on ne peut pas dire que la Russie et la Chine c’est la même chose sur le plan de la “dictature”. La Chine a un régime de parti unique avec contrôle d’Internet, la police règne, il n’y a pas d’élections. Et en Russie, il y a des élections. Dans les trois grandes démocraties occidentales, il y a ce problème d’affrontement entre entre un parti populaire et un parti oligarchique, mais il y a des différences.

Le moment où la France a cessé d’être une démocratie représentative

La France est le pays le plus fermé, où le monde populaire est le plus marginalisé avec d’un côté Macron, représentant les éduqués, les riches, etc. et le Front National représentant le monde populaire en perdition culturelle. Alors qu’en Angleterre le Brexit a quand même été accepté ; une partie du parti conservateur a accepté le vote populaire. Il faut accepter de rentrer dans la diversité, on ne peut pas faire simplement des slogans disant : « Il y a des gentils c’est nous, il y a des méchants c’est les autres », c’est de ça que j’essaie de sortir…

[…] C’est ça qui est le problème [de la démocratie] ! Le mot est là, tout le monde l’a dans la bouche, mais on ne sait plus ce que c’est. La France est un pays où les gens croient que la démocratie c’est quand on vote, et qu’il y a une presse qui dit ce qu’elle veut…

La démocratie c’est quand les gens votent, que des élites légitimes sont désignées et qu’elles appliquent les décisions populaires. Ce qui est caractéristique de “la démocratie française”, c’est que si les gens votent et prennent des décisions qui ne plaisent pas aux élites, eh bien elles ne sont pas appliquées !

Le moment ou la France à cessé d’être une démocratie représentative au sens classique c’est le référendum de 2005, quand les Français ont voté non et que les élites ont transformé ce non en oui. L’Angleterre reste une démocratie parce que le Brexit est appliqué par le parti conservateur. L’Amérique reste une démocratie, mais, nous, on ne peut plus dire ça.

On lance des missiles comme des couples qui se jettent des assiettes dans des cuisines

Et quant à la Hongrie [Todd répond à une intervention de la journaliste idiote sur le dernier résultat des élections hongroises], vous voyez, moi j’aime la Hongrie pour d’autres raisons. C’est dans un voyage en Hongrie que j’ai découvert la fin du communisme. Les Hongrois sont un peuple héroïque, c’est le seul pays qui a osé se lever contre la dictature soviétique en 1956 ; ils ont été sauvagement réprimés, et les Russes les ont respectés pour ça. C’est eux qui ont abattu le mur, c’est eux qui ont laissé passer les Allemands de l’est. Et oui, parce que les Hongrois ont des valeurs.

Encore une fois je ne dis pas que Orban est un type sympathique, mais je dis qu’il faut essayer de comprendre ce qu’il se passe et ne pas se raconter que tout est manichéen. J’ai l’impression que l’establishement est complotiste, il croit qu’il y a des complots partout.

Personne ne veut voir pourquoi Orban est réélu. Je déteste sa campagne sur l’immigration, etc., mais l’une des valeurs fondamentale de la Hongrie, que montre toute son Histoire de 1848 à 1989 en passant par 1956, c’est que les Hongrois sont un peuple patriote, c’est une valeur fondamentale. La Hongrie, c’est peuple tout petit qui survit au cœur de l’Europe centrale, contre vents et marées, et qui n’a pas envie que son territoire soit parcouru de vents incontrôlables. Et j’ai envie de dire que l’existence de la Hongrie en tant que nation est la preuve que nous, nous avons des élites qui ne sont plus patriotes.

Est-ce que j’irais jusqu’à dire que l’on a des traîtres ? Non, on a simplement des gens qui veulent dépasser la nation, qui ne sont pas très clairs sur le respect des frontières nationales. La russophobie, la “magyaro-phobie” [NdT : phobie de la Hongrie], les gens qui en parlent ne connaissent rien à la Russie, rien à la Hongrie, est ce que ces gens savent qu’il y a une partie de la tradition hongroise qui est calviniste très importante qui explique la dynamique de ce pays, qu’il y a eu 3 cultures.

En fait, quand on parle de la Russie ou de la Hongrie, on parle de nous, de notre crise à nous, de notre déficit de valeurs spirituelles, de notre déficit de sentiment national. Sans sentiment national, il n’y a pas de projet, on est à la dérive, on devient agressif, on lance des missiles comme des couples qui se jettent des assiettes dans des cuisines, comme des couples qui n’arrivent plus à se parler ; on est dans l’irrationnel et dans l’émotionnel.

Je recommande à tous la lecture des textes de Lavrov et de Poutine, s’ils veulent lire des choses intelligentes sur la géopolitique. Et je vous garantis que, ce matin, les exposés du Guardian, du Daily Telegraph et du Monde sur ce qui se passait étaient tellement mauvais que j’ai du aller, ce que je n’ai jamais fait, sur le site de RT France [Russia Today], pour comprendre à peu près ce qu’il se passait ! […]

Épilogue vachard sur Macron

Non, je n’écoute plus du tout ce que dit Macron, il ne m’intéresse plus du tout ! Il est hors… il répète toujours la même chose.

Macron fait semblant d’être président : par exemple, il ne contrôle pas la monnaie. Donc aujourd’hui, être Président en France, c’est simplement passer à la télé, si vous voulez. Et puis réduire les petits “privilèges” des petites gens et ne pas toucher aux gens qui ont de gros privilèges. Et donc je n’écoute plus Macron, et je n’écouterai pas son intervention demain.

=> Lire aussi la retranscription exhaustive de l’interview d’Emmanuel Todd  sur Les Crises

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