Viol, souffrance et « résilience » : trois témoignages

Mon billet sur les séquelles d’un viol et les possibilités d’en surmonter les souffrances suscita une vague de réactions enfiévrées, polémiques, courroucées. Un peu perdus dans le flot des commentaires, trois témoignages de personnes directement impliquées dans le problème.

Après le vivre avec (ou parfois malgré) évoqué sur Rue89 par Laure_Ta, jeune femme violée qui ne voulait pas porter plainte, ces témoignages explorent les voies du vivre après. Les voici rassemblés, avec l’accord de leurs auteurs.

Enoch67 : « Moi aussi, je veux vivre »

« Un viol est un viol. Autrefois, on était violé et on se le gardait pour soi. J’ai été violé enfant, j’ai serré les dents, je n’ai rien dit, j’ai mal vécu. J’ai perdu des années de ma vie entre alcoolisme, tentatives de suicide, et le reste. Je ne me souviens même plus de tout ce que j’ai vécu – des bribes seulement.

Après un viol, la première réaction est la honte, et se taire. Avant, le silence était imposé. Aujourd’hui, on nous demande de parler, mais pas trop, pas à tout le monde. On est dans une situation assez floue où persiste l’envie de ne pas entendre et l’idée que parler est bien. Contradictions.

Surmonter sa souffrance, c’est aussi ce qu’on appelle “résilience”. Tout le monde n’en est pas doté également. Faut-il pour autant taper sur les doigts de ceux qui en manquent ?

Et puis, la souffrance qui suit le viol est pernicieuse : on n’en voit pas tout. Les conséquences dépassent parfois de loin l’acte sans même que la victime s’en rende compte. On choisit un mode de vie qui exclut l’expérience vécue par toute une suite de micro-choix au quotidien. Une tristesse et une appréhension continues s’installent et donnent une tonalité nouvelle à toute votre existence.

Même vos sourires et vos rires deviennent parfois mécaniques. Si vous ne prenez pas conscience de tout cela, vous risquez de vivre comme un automate – sans l’apparence de la souffrance. Cela aussi, je l’ai fait. On en arrive même, dans certains cas, à recréer la situation qui a mené à l’acte traumatisant, peut-être dans l’espoir que, cette fois-ci, un sauveur viendra enfin dissoudre ce nœud qui fait bouchon dans votre existence.

La vie, c’est également souffrir, mais certains souffrent davantage que d’autres : il y a une distance entre souffrir un chagrin d’amour et être rabaissé au rang d’objet sexuel. Il y a toute une littérature sur le viol et ce qu’il est convenu d’appeler “abus sexuel” (mauvais anglicisme). Ceux qui ne comprennent pas les souffrances liées à ce type de fait ne manqueront pas de s’informer.

Moi aussi je veux vivre, mais les yeux ouverts. J’en ai assez de vivre d’automatismes. »

Maud : se battre contre « les institutions du viol »

« Je ne m’exprime jamais sur les blogs, mais là, je ne peux pas laisser passer.

Pour avoir vécu ce genre de “traumatisme” et pour l’avoir totalement surmonté, j’ai eu affaire à des psy qui me discréditaient totalement (“tu es dans le déni”) ou pire, des femmes qui, ne voyant que mon statut de victime (et avec un petit côté voyeur malsain), m’enfonçaient encore plus la tête sous l’eau (“ma pauvre ça doit être horrible, tu dois te sentir sale”).

J’ai décidé de mener une vie heureuse, une sexualité épanouie, sans être dans le déni (je sais parfaitement ce qu’il s’est passé), mais, PITIÉ, sans devenir un zombie incapable de se reconstruire. C’est ma réponse à moi, c’est un F…K à mon agresseur, c’est MA VIE.

Moi, ma fille, ce que je lui transmettrai sera : oui, ça peut t’arriver, fait attention dans certaines conditions, mais si ça t’arrive, ce ne sera pas la fin du monde, on agira pour que tu te sentes bien. Car je ne veux pas en faire une victime qui comme moi, n’a pas été capable de se défendre malgré la possibilité de le faire : j’avais déjà intégré que de toute façon je serais une victime. Et j’ai du faire tout le chemin en sens inverse en me battant contre les “institutions du viol” pour reprendre la main sur ma vie. »

Mona : ne pas condamner la victime à n’être que victime

« Ma fille, toute petite, a vécu une agression sexuelle : devions-nous penser, à l’instant où nous avons su, qu’elle serait “détruite pour la vie”, ou qu’elle pourrait, malgré cela, avec cela, se construire, et devenir la femme épanouie qu’elle est aujourd’hui ? !

“Il y a la façon dont nous gérons nos souffrances.” D’accord avec toi, Yéti, c’est un art de vivre que de faire face aux maladies, aux deuils, aux douleurs… que nous pouvons (devons ? ) transmettre aussi à nos enfants blessés.

Ce n’est sûrement pas le plus simple, le plus facile… Mais on l’a fait, à l’écoute de l’enfant, toujours, et non des oiseaux de mauvaise augure et/ou des curiosités malsaines.

Il ne s’agit en aucun cas de minimiser quelque acte de violence que ce soit, mais bien de permettre à la victime de cet acte, quel qu’il soit, de ne pas être condamnée à n’être que victime… Mais à rester une personne.

Boris Cyrulnik évoque la “résilience”, qui ne se confond absolument pas avec le déni. »

Notes

Le témoignage d’Enoch67 est paru dans le fil des commentaires laissés sur Rue89 à la suite du même précédent billet. Maud et Mona intervinrent sur ce blog.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.

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