Des femmes libèrent une autre parole : la lettre de Catherine Deneuve

Des femmes libèrent une autre parole : la lettre de Catherine Deneuve

Je publie ici intégralement la lettre envoyée par Catherine Deneuve à Libération pour justifier et maintenir son soutien au texte controversé “Des femmes libèrent une autre parole”.

Je le publie parce que j’en approuve tous les termes (principalement ceux soulignés en gras ci-dessous). Ce sont les mêmes raisons qui m’ont conduit – tout en comprenant les mouvements #metoo et #balancetonporc – à le publier in-extenso sur ce blog sous son titre initial (et non celui, inutilement provoquant, choisi unilatéralement par le journal Le Monde).

Enfin, j’en approuve les réserves, celles émises par Catherine Deneuve contre certaines signataires qui ont abusivement repris le texte à leur seul compte (Brigitte Lahaie, Catherine Millet) pour pérorer de façon grossière sur le viol et ses conséquences.

Ces excès n’excuse pas pour autant les excès stupides du camp d’en face traitant “Une autre parole de femmes” d’être une incitation aux gestes déplacés, au harcèlement et aux agressions sexuelles (ce qu’il n’était évidemment pas) et qualifiant ses signataires de « putes », de « pouffiasses » (les mêmes qualificatifs que ceux précisément employés par les “gros porcs”) ou de « grandes bourgeoises » écervelées (comme s’il fallait atteindre le fond de la misère et de la souffrance pour avoir droit d’exprimer une opinion).


« Rien dans le texte ne prétend que le harcèlement a du bon, sans quoi je ne l’aurais pas signé »

J’ai effectivement signé la pétition titrée dans le journal le Monde, “Nous défendons une liberté…”, pétition qui a engendré de nombreuses réactions, nécessitant des précisions.

Oui, j’aime la liberté. Je n’aime pas cette caractéristique de notre époque où chacun se sent le droit de juger, d’arbitrer, de condamner. Une époque où de simples dénonciations sur réseaux sociaux engendrent punition, démission, et parfois et souvent lynchage médiatique. Un acteur peut être effacé numériquement d’un film, le directeur d’une grande institution new-yorkaise peut être amené à démissionner pour des mains aux fesses mises il y a trente ans sans autre forme de procès. Je n’excuse rien. Je ne tranche pas sur la culpabilité de ces hommes car je ne suis pas qualifiée pour. Et peu le sont.

Non, je n’aime pas ces effets de meute, trop communs aujourd’hui. D’où mes réserves, dès le mois d’octobre sur ce hashtag “Balance ton porc”.

Il y a, je ne suis pas candide, bien plus d’hommes qui sont sujets à ces comportements que de femmes. Mais en quoi ce hashtag n’est-il pas une invitation à la délation ? Qui peut m’assurer qu’il n’y aura pas de manipulation ou de coup bas ? Qu’il n’y aura pas de suicides d’innocents ? Nous devons vivre ensemble, sans “porcs”, ni “salopes”, et j’ai, je le confesse, trouvé ce texte “Nous défendons une liberté…” vigoureux, à défaut de le trouver parfaitement juste.

Oui, j’ai signé cette pétition, et cependant, il me paraît absolument nécessaire aujourd’hui de souligner mon désaccord avec la manière dont certaines pétitionnaires s’octroient individuellement le droit de se répandre dans les médias, dénaturant l’esprit même de ce texte. Dire sur une chaîne de télé qu’on peut jouir lors d’un viol est pire qu’un crachat au visage de toutes celles qui ont subi ce crime. Non seulement ces paroles laissent entendre à ceux qui ont l’habitude d’user de la force ou de se servir de la sexualité pour détruire que ce n’est pas si grave, puisque finalement il arrive que la victime jouisse. Mais quand on paraphe un manifeste qui engage d’autres personnes, on se tient, on évite de les embarquer dans sa propre incontinence verbale. C’est indigne. Et évidemment rien dans le texte ne prétend que le harcèlement a du bon, sans quoi je ne l’aurais pas signé.

Je suis actrice depuis mes 17 ans. Je pourrais évidemment dire qu’il m’est arrivé d’être témoin de situations plus qu’indélicates, ou que je sais par d’autres comédiennes que des cinéastes ont abusé lâchement de leur pouvoir. Simplement, ce n’est pas à moi de parler à la place de mes consœurs. Ce qui crée des situations traumatisantes et intenables, c’est toujours le pouvoir, la position hiérarchique, ou une forme d’emprise. Le piège se referme lorsqu’il devient impossible de dire non sans risquer son emploi, ou de subir humiliations et sarcasmes dégradants. Je crois donc que la solution viendra de l’éducation de nos garçons comme de nos filles. Mais aussi éventuellement de protocoles dans les entreprises, qui induisent que s’il y a harcèlement, des poursuites soient immédiatement engagées. Je crois en la justice.

J’ai enfin signé ce texte pour une raison qui, à mes yeux, est essentielle : le danger des nettoyages dans les arts. Va-t-on brûler Sade en Pléiade ? Désigner Léonard de Vinci comme un artiste pédophile et effacer ses toiles ? Décrocher les Gauguin des musées ? Détruire les dessins d’Egon Schiele ? Interdire les disques de Phil Spector ? Ce climat de censure me laisse sans voix et inquiète pour l’avenir de nos sociétés.

On m’a parfois reproché de ne pas être féministe. Dois-je rappeler que j’étais une des 343 salopes avec Marguerite Duras et Françoise Sagan qui a signé le manifeste “Je me suis fait avorter” écrit par Simone de Beauvoir ? L’avortement était passible de poursuite pénale et emprisonnement à l’époque. C’est pourquoi je voudrais dire aux conservateurs, racistes et traditionalistes de tout poil qui ont trouvé stratégique de m’apporter leur soutien que je ne suis pas dupe. Ils n’auront ni ma gratitude ni mon amitié, bien au contraire. Je suis une femme libre et je le demeurerai. Je salue fraternellement toutes les victimes d’actes odieux qui ont pu se sentir agressées par cette tribune parue dans le Monde, c’est à elles et à elles seules que je présente mes excuses.

Sincèrement à vous.

Catherine Deneuve

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.