Images de la honte : les insupportables “dispositifs” anti-SDF de nos villes

Images de la honte : les insupportables “dispositifs” anti-SDF de nos villes

La Fondation Abbé Pierre pour le mal-logement t’invite à faire des photos des “dispositifs” anti-SDF de ta ville et à les publier sur les réseaux sociaux avec le mot-dièse Tes photos géolocalisées seront mises sur le site du même nom.

Ce site #SoyonsHumains, qui vient tout juste d’ouvrir, offre déjà un joli festival qui te montre combien les concepteurs de mobilier, architectes et urbanistes sont inventifs. Grilles, barrières, poteaux et piques métalliques, pierres encastrées dans le béton, pans inclinés, faux bancs et fauteuils à accoudoirs pour empêcher de s’allonger, l’imagination est au pouvoir. Un peu blasé, je pensais connaître à peu près tout l’arsenal pour pourrir la vie des plus pauvres mais, mea culpa, j’étais trop sûr de moi.

Un “dispositif” insupportable :  la douche froide anti SDF

Voilà que l’on découvre la douche froide anti-SDF. Si tu vas sous le porche qui conduit au parking souterrain alors que tu n’as pas de badge, le détecteur de mouvement déclenche des jets d’eau. Une batterie de jets d’eau. De l’eau bien froide. Histoire de t’apprendre à ne pas aller sous ce porche sans ta voiture munie du fameux badge. Bon, évidemment, ça fait un peu scandale.

D’autant que la Fondation Abbé Pierre assure une très large publicité à ce nouveau “dispositif”. Ajoutons que, provocation supplémentaire, ce “dispositif” se trouve face à l’immeuble où l’Abbé Pierre a créé et organisé les premiers groupes du mouvement Emmaüs en 1954.

On espère que les jets d’eau seront rapidement arrêtés. On a déjà vu d’autres candidats au harcèlement des sans-logis bridés dans leur enthousiasme créatif. Comme ce cerveau fêlé qui eut l’idée de mettre un produit mouillant dans l’eau de lavage. Les sols du centre commercial restaient humides toute la nuit et de là impropres à servir d’abri temporaire.

Mais la Fondation Abbé Pierre, plutôt que de focaliser sur ce scandale ou un autre, a bien raison de déplacer le débat avec son affiche. « Au lieu d’empêcher les SDF de dormir ici, offrons-leur un logement décent ailleurs. » Car, hors des exemples trop scandaleux pour perdurer, hors des “dispositifs” communs, il y aussi tout ce qui ne se voit pas et ne se photographie pas. Ou demande un éclairage historique plus ou moins long.

Petite visite touristique de ma ville

Des jeunes marginaux ont coutume de se retrouver en fin d’après-midi sur une petite place. Ils papotent un moment en sirotant une bière. Pétition des riverains. La mairie enlève les quatre bancs. Va donc faire une photo d’absence de banc… La mairie colle aussi une petite pyramide sur des piliers de clôture. On y posait souvent les bières. La photo te montrerait que l’esthétique est préservée, le “chapeau” pyramidal anodin se fond dans le paysage et, sans mon rappel historique, tu n’imaginerais jamais la fourberie municipale…

Un bientôt vieux gentiment siphonné, qui palpe le RMI depuis sa création, se couche parfois aux beaux jours dans un grand massif d’arbustes du centre-ville quand il veut un peu d’intimité. Les arbustes à feuilles persistantes font deux bons mètres et occupent toute la surface du sol. On y est bien caché. Tous les arbustes ont été coupés à ras. Un ronchon était allé se plaindre à la mairie. Maintenant, quand tu passes, tu ne vois plus que la poignée de grands arbres qui surplombaient les buis, fusains et mahonias. Qui conserve encore la mémoire de la petite saloperie qui a bouleversé le paysage ?

La police arrête un couple de jeunes zonards quatre fois en quatre heures dans une rue du centre. La totale. Papiers d’identité, sacs, poches, vérification si les chiens sont bien en laisse, fouille au corps à chaque fois dans le fourgon… Ils ont fini par quitter la ville et ne sont jamais revenus. C’était bien le but du harcèlement incessant qu’ils ont subi durant des semaines.

Le harcèlement, l’ami Fantôme le zonard a bien connu. Et puis, lors d’une réunion du comité de la veille sociale, je rencontre une huile de la préfecture avec rang de sous-préfet. On sympathise. Les keufs l’apprennent. Alors j’en profite pour demander au commissaire que la police foute la paix à Fantôme. Ça lui a changé la vie. « Putain, les flics me lâchent, je comprends pas, ils m’appellent Monsieur maintenant ! Même l’autre jour que j’étais fin bourré, ils m’ont juste gentiment conseillé de rentrer chez moi ! À croire qu’ils n’ont plus de cellule de dégrisement ! » J’ai jamais dit à Fantôme…

La façade de la gare est ornée de bancs de pierre taillée. Impossible de les enlever ou de bidouiller quelque chausse-trappe : les bancs massifs sont partie intégrante des socles de sculptures monumentales d’une façade classée monument historique. En soirée la police passe deux à quatre fois par heure pour déloger les importuns des bancs à l’extérieur comme des fauteuils à accoudoirs de la gare chauffée.

Au lieu d’empêcher les SDF de dormir ici, offrons-leur un logement décent ailleurs.


« Moi, je dis qu’ l’hiver a pas l’ même goût / Selon comment on le regarde / Moi, je dis qu’ l’hiver a pas l’ même goût / À Megève ou sous l’ pont d’ Saint-Cloud. » Jean Arnulf chante “Point de vue”.

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<p>Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.</p>