Sociologie de l’élection présidentielle 2022 par Emmanuel Todd

Passionnante intervention d’Emmanuel Todd à l’ESC Pau Business School. Enfin, pendant la première partie, parce qu’à la fin, comme souvent, Todd ne peut pas s’empêcher de se répéter et de se perdre dans des blagues provoc assez foireuses (« je n’ai rien contre le pass vaccinal »). Je vous résume le tout bon.


J’ai 70 ans et le monde politique de cette présidentielle n’a plus aucun sens pour moi en tant que citoyen. Pour moi, qui pense en terme de lutte des classes, il n’y a plus que des gens de droite. Avec des émergences de choses surprenantes : Zemmour.

La crise générale des démocraties occidentales

On est dans une période de grandes mutations démographiques, économiques. On est dans une sorte de basculement culturel incroyable.

Au 18ème et 19ème siècle, l’âge médian de la population française, c’était 25 ans. Aujourd’hui, c’est 41 ans. Il y a eu un vieillissement considérable de la population. Le vieillissement de la population implique une dérive vers la droite.

L’augmentation de la proportion de population éduqués supérieurs lui permet de vivre dans une sorte d’entre-soi culturel. Vous voyez apparaître des phénomènes de mépris descendant dans la culture sociale. Vous voyez apparaître l’émergence de l’élitisme. L’apparition du débat populisme/élitisme chez nous, c’est Maastricht 1992.

Les taux de mortalité infantile et d’incarcération en prison sont désormais plus bas en Russie qu’aux États-Unis

J’avais prédit l’effondrement du système soviétique à partir de la dégradation de la mortalité infantile. Or en Russie aujourd’hui, le taux de mortalité infantile est tombée en-dessous de celui des États-Unis. De même, le taux d’incarcération en prison aux USA est deux fois supérieur à ce qu’il est en Russie. En ce qui concerne la France, la Biélorussie [Belarus] fait mieux que nous en matière de taux de mortalité infantile.

La décomposition du système politique français

Ce qu’on vit actuellement, c’est une sorte de point d’arrivée d’un processus de dissolution du système politique français. Le traité de Maastricht a créé une situation tout à fait particulière qui est la combinaison d’un président dans les textes tout puissant et d’un pays qui a perdu les instruments classiques de toute politique économique autonome. On vote pour des gens qui n’auront pas le pouvoir de changer le système.

La vie politique en France, maintenant, c’est du théâtre. Une élection présidentielle, c’est comment faire fonctionner les institutions pour faire élire un type qui ne pourra rien faire.

Résultat, on a eu la continuation de la dégradation de l’appareil français, on a eu la baisse du niveau de vie. En dehors des 0,1 % d’en haut, on n’a pas eu une explosion des inégalités, mais une dégradation lente des niveaux de vie touchant tout le monde, y compris les cadres supérieurs. Dégradation aussi des niveaux éducatifs.

Les deux évènements de la présidence Macron

Il y a eu deux évènements dans la présidence Macron :

  • la révolte des Gilets jaunes qui est la première prise de conscience de la baisse du niveau de vie touchant tout le monde, mais plus particulièrement la partie la plus précaire de la population ;
  • le covid qui a été la révélation de la dégradation des capacités de production industrielle du pays (les masques qu’il fallait importer de Chine), de la dégradation de notre appareil de recherche dans le domaine de la santé publique (les vaccins que l’institut Pasteur ne sait plus produire).

Un spectacle électoral à côté de la plaque

Il faut faire un effort colossal pour ne pas s’énerver en regardant la campagne présidentielle à la télévision. On sort du covid, après les Gilets jaunes, avec une mise en évidence de la menace d’appauvrissement qui pèse sur nous tous, Français. Certains candidats (Montebourg qui ne l’est d’ailleurs plus) mesurent la nécessité d’une réindustrialisation du pays, mais du bout des lèvres. Or on sait qu’on ne peut pas faire de réindustrialisation sans s’asseoir sur certaines règles européennes. Personne n’en parle. On a donc un discours électoral qui enfle de lui-même sur l’immigration, l’islam, l’identité, etc.

Atomisée, la population porte une part de responsabilité dans la crise. La préoccupation des Français, ce n’est pas l’immigration et la sécurité, c’est le pouvoir d’achat. Mais cette préoccupation n’induit pas une volonté de produire. L’idéologie de la société de consommation semble l’avoir emporté sur l’idéologie de production qui prévalait au lendemain de la guerre. Dans une société atomisée, les gens se comportent comme si la distribution de signes monétaires était suffisante.

En dépit de la culture néolibérale revendiquée par la plupart des candidats, on assiste à une remontée en puissance de l’État, affaibli au niveau international, mais de plus en plus puissant dans le cadre de sa propre société. Le néolibéralisme mal compris, avec une monnaie inadaptée, produit une montée en puissance de l’État. Mais cette montée en puissance n’est que répressive.

Vidéo à regarder dans sa première heure (on peut se passer des 25 dernières minutes).

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