“Sauvons-nous de nos sauveurs” : claque balkanique à l’Union européenne

Sauvons-nous de nos sauveursÇa commence par une préface incendiaire du Grec Aléxis Tsípras (Syriza) fulminant contre << les talibans du néolibéralisme >> qui, au nom de l’Union européenne, sont en train de dépecer son pays.

Et ça ne s’arrange pas du tout pour l’UE dans toute la suite de ce nouvel ouvrage, “Sauvons-nous de nos sauveurs” (éditions Lignes, collection Post-), écrit par les philosophes croate et slovène, Srećko Horvat et Slavoj Žižek.

Leur texte brille par sa clarté et sa familiarité avec nos préoccupations à nous, Français, surtout à la veille d’élections européennes qui sentent déjà leur faisandé.

Comme partout ailleurs, l’UE n’est pas arrivée dans les Balkans avec ses seuls technocrates, mais aussi avec ses banques privées et leurs crédits en folie, synonymes de dettes à n’en plus finir. Les dettes, s’écrit Horvat, sont une manière pernicieuse d’acheter le propre temps des populations, de s’approprier indûment leur avenir.

<< Si notre avenir est vendu, il n’y a plus d’avenir du tout. >>

La démocratie des experts

Slavoj ŽižekIls ont constitutionnalisé la loi du marché au mépris de la démocratie, déplore en substance Žižek. C’est ainsi qu’en novembre 2012, la Cour constitutionnelle slovène frappa d’inconstitutionnalité un projet de référendum sur les banques au nom des << conséquences anticonstitutionnelles qu’aurait pu avoir le résultat de ce référendum sur la croissance, donc sur le fonctionnement de l’État >.

<< Le Dr France Bučar, un ancien dissident, et l’un des pères de l’indépendance slovène, a fait remarquer que si l’on suivait cette logique, la Cour constitutionnelle aurait le droit d’interdire n’importe quel référendum. >>

Ce qui pend effectivement au nez de n’importe quel pays membre de l’UE. On se souvient de ce qu’il advint du référendum français de 2005 et du projet de référendum avorté du Grec Papandréou en 2011.

De là à prétendre que la démocratie est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux électeurs, il y a un pas que certains théoriciens n’hésitent même plus à franchir, dit Žižek. À leurs yeux, le “sauveur” de l’humanité ne saurait être qu’un expert.

La nef (européenne) des fous

Srećko HorvatHorvat compare la nef européenne au Costa Concordia, ce bateau de croisière italien naufragé, avec son capitaine quittant le navire comme les élites financières laissent aujourd’hui se noyer les gens des pays d’Europe du sud.

<< Son nom, “Concordia”, symbolise l’harmonie aux seins des nations européennes ; et le bateau lui-même comportait treize ponts portant le nom d’un État membre de l’Union. >>

Place aux pillards et aux malfaisants sur les épaves de l’UE, s’exclame Horvat, avec citation à l’appui des récriminations les plus courantes :

<< On nous a retiré tous nos droits souverains. Nous sommes juste assez bon pour que le capital international daigne nous laisser payer des intérêts et remplir ses sacs d’or. >>

L’auteur de ces lignes ? Non, ni le parti grec d’extrême droite Aube dorée, ni même notre gaulois Front national, mais Joseph Goebbels en 1927, quand il dirigeait ce qui n’était encore qu’<< une bande de cinglés insignifiants et parfaitement ridicules >> et que personne ne prêtaient attention au danger qui montait.

Vers une guerre civile permanente

En Europe, surenchérit Žižek, l’opposition centre-droit centre-gauche cède peu à peu la place à une coalition des centres représentant le capitalisme global contre un populisme anti-immigration dont les idées identitaires contaminent l’ensemble du corps politique.

Tel Brasillach qui inventa << l’antisémitisme de raison >> pour contrer les dangers de << l’antisémitisme sauvage >>, les dirigeants européens avalisent désormais des mesures << raisonnablement racistes >>.

Et eux qui volèrent au secours des droits de l’homme en Lybie ou au Mali ferment leurs frontières aux migrants des pays déshérités, condamnent même leurs propres peuples à l’austérité et à la misère.

<< La voie libérale suivie par l’Union européenne, faite de mesures d’austérité et d’ajustements structurels, nous conduit à une guerre civile permanente, non seulement en dehors des frontières de l’Europe, où “nos” soldats combattent pour “plus de démocratie”, mais aussi au sein même de l’Union européenne, de la Grèce à l’Espagne, de la Slovénie à la Croatie >> (Srećko Horvat).

Une Thatcher de gauche

La solution ne viendra pas des “élections libres”, proclame Žižek. Parce que l’UE ne tolère la démocratie représentative que si ses résultats lui agréent. Les périodes de crise grave, ajoute-t-il, impose un << Maître >> à bord, celui qui saura << opérer une authentique coupure — une coupure entre ceux qui souhaitent faire perdurer les paramètres anciens, et ceux qui sont conscients du changement nécessaire >>.

Le communiste Jacques Duclos reconnaissait qu’en 1940 les électeurs français auraient voté à 90 % pour Pétain. De Gaulle lui-même ne parlait-il pas en ce temps-là au nom de la << vraie France >> (et non à celui de la << majorité des Français >>) ? Mme Thatcher aussi fut un Maître à sa façon, dit Žižek, le Maître du monde néolibéral d’avant.

La plupart des gens, pour désorientés qu’ils soient, savent ce qu’ils veulent, mais veulent aussi rester passifs, pouvoir compter sur un appareil d’État fort pour protéger leur édifice social. Une démocratie participative active doit supplanter la vieille machine représentative essoufflée. Mais dans un Venezuela champion de cette démocratie directe tout azimut, Hugo Chavez ne fut-il pas le chef charismatique par excellence ?

Et Žižek de conclure, pince-sans-rire :

<< Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, étant donné la situation actuelle, c’est donc bien d’une Thatcher de gauche. >>

Voilà, peut-être trouves-tu mon petit résumé un peu long, cher lecteur. Tu as tort, il ne fait que rendre compte de la richesse de cet ouvrage iconoclaste. Car figure-toi que bien d’autres éléments s’y trouvent que je ne te dis pas (comme un irrésistible dernier chapitre sur la supercherie de la dette, par exemple). À toi d’aller les découvrir si ça te chante.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.