Romanos, youpins et autres négros pleurnichards

Romanos, youpins et autres négros pleurnichards

Les patients gitans sont victimes de tracasseries sans fin. Un harcèlement moral qui leur pourrit vie et santé. Beaucoup de leurs maladies sont liées au stress.

Dans un gros bourg rural d’à côté de chez mes parents se tient une convention tsigane. Des centaines de caravanes autour des chapiteaux sur la prairie qui borde la rivière. « ConvAntion évangélique ». Je rigole devant la faute qui orne les panneaux de signalisation peints à la main. J’ai quinze ans et je suis un petit con qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Alors que je devrais pourtant comprendre.

LE Gitan qui sait lire

Quand j’étais à l’école primaire, quelques années plus tôt, les instituteurs n’enseignaient rien aux enfants nomades. J’en voyais débarquer de loin en loin dans mon école. On les mettait au fond de la classe. Qu’ils gribouillent, dessinent ou jouent en silence mais surtout qu’ils nous laissent tranquilles !

Selon les instits, qui remplissaient les bordereaux de présence, ils ne venaient à l’école que pour permettre à leurs parents de toucher les allocations familiales. On n’allait quand même pas se décarcasser pour des élèves si provisoires, pour des enfants indésirables, pour les enfants de voleurs de poules.

Il y avait dans mon département natal un Gitan de l’âge de mon père qui savait lire et écrire. Quand j’étais adolescent il était, pour le quotidien régional, « LE Gitan qui sait lire ». Ce que je voyais dans mon école était bien la norme de l’époque et l’écrire n’est pas jeter des pierres sur les instits d’aujourd’hui…

Il est difficile de dépeindre à quel point les romanos étaient mal vus. Les nomades, Gitans et Manouches étaient, dans les campagnes de mon enfance, le concentré chimiquement pur de la figure du paria, de l’étranger, du bougnoule, du négro. Le saltimbanque gratteur de guitare, racleur de violon ou montreur d’ours. Le rétameur de seaux percés, tresseur de paniers ou rempailleur de chaises. Le voleur de poules et voleur d’enfants. Bref. Le Malin à nos portes. Je ne voyais pourtant que de pauvres diables qui survivaient dans des conditions épouvantables quand les hivers étaient froids.

Samudaripen

Les Juifs ont eu le judéocide. Les Tsiganes ont eu le Samudaripen. Une extermination moins connue. Et pourtant ! combien y sont restés ?

Samudaripen : De sa- (tout), mudare (tuer) et -ipen (suffixe créant le substantif). Le «Tuez-les tous !» En romani, néologisme désignant le génocide des Rroms. Synonyme : Porrajmos, littéralement « dévorer ».

Les gendarmes leur ont toujours mené la vie dure. Pas seulement avec Pétain et les Nazis mais aussi avec la République ! Tout un arsenal de lois dérogatoires et vexatoires. Des lois raciales puisqu’elles ne s’appliquaient qu’aux Tsiganes et aux nomades. Comme le fait de changer de commune de rattachement qui supprimait le droit de vote des nomades pendant une durée de trois ans. Ou l’infâme livret de circulation, le successeur du carnet anthropométrique, le frère jumeau du livret ouvrier qui disparaîtra en 1890.

Ces deux dernières décennies, le législateur reconnaissait le caractère discriminatoire de ce régime d’exception – un député parlait de “lois d’apartheid” – et certaines de ses mesures – parmi les plus contraires à l’égalité – ont été abolies au fil des ans. Le livret de circulation, qui a causé tant de misères aux nomades durant un siècle, n’a été aboli qu’en… 2015.

Malgré l’absence d’enseignement scolaire, nombre d’enfants nomades de ma génération ont finalement appris à lire. Guère à l’école et guère avec des instits. Plus tard à l’adolescence ou jeunes adultes. Ils ont appris avec les églises protestantes. C’est la face cachée de Vie et Lumière comme des autres associations protestantes de gens du voyage. Elles ont alphabétisé nombre d’entre eux en leur faisant lire la bible. Évangile s’écrit avec un A. Ce mot-là, les Tsiganes évangéliques ne risquaient pas de passer à côté… Alors convention devrait bien s’orthographier pareil, non ?

Les maladies liées au stress

L’an passé, lors d’une réunion publique, le médecin nous fait un topo sur les pathologies des Gitans qu’il soigne dans sa ville du sud-ouest. Il insiste longuement, et avec force détails, sur le fait que beaucoup de maladies sont liées au stress. Ses patients gitans sont les victimes de tracasseries sans fin. Un harcèlement moral qui leur pourrit la vie et la santé. La différence notable avec le reste de ses patients.

Il y a deux écoles pour regarder les lois raciales. Ceux qui reconnaissent que le législateur républicain n’est pas plus infaillible qu’un souverain pontife et ceux qui nient qu’il s’agit de lois d’exception. Racisme ? Ségrégation ? Bureaucratie inhumaine ? On peut discuter, pinailler, ergoter. S’engueuler. Sans jamais parvenir à se comprendre.

Comment sortir de l’accusation de délire paranoïaque quand on parle de discrimination ou de harcèlement ?

Pour avancer je te propose de remplacer le mot romano (“nomade”) par le mot youpin (“israélite”) dans le texte de loi qui instituait le livret de circulation et toute la réglementation tatillonne qui l’entourait. Remplacer les toujours actuelles et multiples descentes de gendarmerie harcelant les “nomades” par autant de descentes dans les synagogues. Eh bien, juste avec ce changement de population-cible, tu ne trouveras plus beaucoup de gens pour affirmer de façon péremptoire que la République n’a pas de lois raciales et pas de pratiques policières raciales…

« Moi, je te crois ! »

Depuis des années les associations noires – rien que des Martin Luther King geignards, des Malcolm X pleurnichards et des Bobby Seale pétochards… – demandent que soit délivré un récépissé à l’issue d’un contrôle d’identité. Cette formalité banale – on te délivre un reçu, un ticket de caisse ou une facture pour la moindre babiole  – permettrait de prouver que les contrôles policiers sont sélectifs. De prouver que tu es contrôlé selon ton faciès ou ta couleur de peau.

Les militants doivent affirmer, haut et fort, que la République couvre les exactions policières commises en son nom tant que nous ferons face à ce refus de principe du récépissé.

Les fachos et leurs complices sont lâchés dans l’arène. On assiste chaque semaine à une nouvelle chasse aux sorcières. Les associations qui soutiennent les Tsiganes sont traînées dans la boue. Comme SOS Méditerranée et tous ceux qui se préoccupent du sort des réfugiés. La négresse comme le bougnoule militants antiracistes, les Rosa Parks de chez nous, en prennent plein la gueule. Les frères trop interrogateurs d’Adama Traoré, mort entre les mains de la police, se font embastiller. La mère et la sœur  d’une victime de la police qui demandent des comptes avec trop d’insistance sont insultées, calomniées, menacées.

Les fachos ont l’empathie d’un congélateur. Laissons-les à leur haine.

« Moi, je te crois ! » À la suite d’un viol collectif les femmes espagnoles ont trouvé la meilleure réponse à faire à la victime. Exprimons solidarité et compassion et exprimons-les sans détour. « Moi, je te crois ! »

=> Photo : Yann Merlin. Photo extraite d’un superbe reportage qui mérite vraiment ta visite.


Ambrozijn, groupe belge néerlandophone (Gand) chante pour consoler “Naradie”.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.