Robert Fisk : quels mystères se cachent dans les ruines du Centre d’études et de recherches scientifiques de Damas ?

Robert Fisk : quels mystères se cachent dans les ruines du Centre d’études et de recherches scientifiques de Damas ?

Encore une “fake news” occidentale démontée pour Robert Fisk : peu probable selon lui que le Centre d’études et de recherches scientifiques de Barzeh, bombardé par l’axe américano-anglo-français, ait dissimulé un programme d’armes chimiques syrien.

On notera que les inspecteurs de l’OIAC, passés eux aussi sur le site détruit de Barzeh, sont arrivés apparemment à la même conclusion que le journaliste britannique.


Le grand poète irakien du 10ème siècle Abu Tayyib al-Mutanabbi vivait autrefois dans la ville d’Oefo, dans l’émirat d’Alep. Il a même mené une révolte en Syrie qui fut – chose familière, ici – réprimée sans pitié. Al-Mutanabbi passa deux ans en prison avant de reconnaître son échec et d’être ensuite libéré. La plupart des enfants arabes en Syrie peuvent citer l’auteur par cœur et l’un de leurs poèmes préférés commence par ces mots :

Quand tu vois les dents d’un lion,
Ne pense pas que le lion te sourit.

Je me suis souvenu de ce lion tout en grimpant à travers les ruines du côté du Centre d’études et de recherches scientifiques dans la banlieue de Barzeh à Damas la semaine dernière. C’était le centre – rendu désormais célèbre par les photos satellites – détruit par les missiles de Donald Trump quand ils ont frappé « le cœur C ». L’ont-ils fait ? Quelque chose avec un nom à la Folamour comme ce “Département de recherche chimique pharmaceutique et civile” – le morceau du complexe frappé par au moins 13 missiles – mérite qu’on vérifie son contenu de près. On m’a refusé la permission de visiter cette institution syrienne pendant trois jours. Si tout était en ruines – ce qui est assurément le cas, et sur une échelle bien plus grande que ne le suggèrent les photographies – pourquoi ce retard ?

Que ne ferait-on pas avec un verre de lait ?

Et est-ce important ? Hé bien oui. Je me souviens de la fameuse « usine de lait pour bébés » irakienne bombardée par les Américains en 1991, que le général Colin Powell appelait « une usine d’armes biologiques, dont nous sommes sûrs ». Mon collègue Patrick Cockburn en a parlé la semaine dernière, en rappelant sa visite à l’usine quelques heures seulement après le bombardement. Après la guerre, il s’est avéré que le bâtiment avait probablement bien été une usine de préparations d’aliments pour nourrissons – mais que ne ferait-on pas avec un verre de lait ?

Le problème est que, alors que nous croyons que tous les dictateurs arabes mentent régulièrement, nous autres Occidentaux sommes censés demander des comptes à nos propres dirigeants – et nous assurer qu’ils disent la vérité lorsqu’ils prétendent agir en notre nom. C’est pourquoi l’attaque de Douma doit être pleinement expliquée, et c’est pourquoi je voulais savoir si cette épave à Barzeh (la réponse directe à Douma, bien que personne n’ait été tué à Barzeh) était ce que nous disions, ou si c’était ce que les Syriens prétendaient être – un centre de recherche médicale. Le lion me souriait-il ? Ou avais-je mal interprété l’expression de son visage?

Certes, le docteur Said al-Said, chef du département des polymères du centre, était tout sourire, et pour ce que ça vaut, il ne ressemble pas au Dr Folamour. Et les décombres de son centre de recherche bombardé quand je l’ai rencontré, sans “nounous” ni gardes, m’ont apporté peu de preuves qu’il s’agissait du centre de recherche sur la guerre chimique comme ses destructeurs américains le prétendaient. Cela ressemblait beaucoup à un site où, selon l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques de 192 pays, lors de sa dernière visite en novembre dernier, rien n’indiquait que des armes chimiques ou biologiques étaient développées, testées ou produites.

L’OIAC est le même institut qui enquête actuellement sur l’attaque au gaz présumée de Douma. « Si c’était un centre d’armes chimiques », dit le docteur al-Saïd en me tapotant la poitrine avec son doigt, « vous seriez raide mort ici aujourd’hui. » Pas vraiment concluant étant donné le temps qui s’est écoulé, et bien sûr, il était tout aussi possible qu’il est été utilisé uniquement pour la recherche, plutôt que pour le stockage d’armes chimiques, comme l’assuraient les Américains. Même vieille question : que ne ferait-on pas avec un verre de lait ?

« Avec les Américains, les Britanniques et les Français, vous pouvez vous attendre à tout »

J’ai parcouru les ruines par moi-même pendant plus d’une heure et j’ai trouvé cinq bâtiments de ce campus de recherche complètement détruits. J’étais libre de me promener au soleil, au grand amusement d’Al-Said, âgé de 64 ans. Mais il s’était passé quatre jours depuis les frappes aériennes américano-anglo-françaises. Les politiciens occidentaux accusent régulièrement leurs ennemis de faire disparaître les preuves incriminantes avant d’ouvrir des sites bombardés à des journalistes. Et j’avais attendu pendant trois jours.

Pourtant, lorsque j’ai finalement franchi les portes du campus, les documents et les dossiers étaient toujours coincés sous les blocs de béton effondré et battaient au vent. Les articles les plus intrigants que j’ai pu trouver concernaient un projet de dessalement en milieu rural en Syrie et un mémoire publiée en anglais par des scientifiques koweïtiens sur l’utilisation du caoutchouc pour sceller des ponts routiers en béton. Pendant que j’étais là, les pelles mécaniques ont commencé à transporter de vastes blocs de maçonnerie – certains avec encore plus de papiers coincés dans leurs décombres – et à les évacuer dans des camions. Était-ce vraiment le site d’une dissimulation élaborée ?

Les Syriens auraient-ils pu effacer les preuves en quatre jours ? Et bien que je ne sois pas un expert en armes chimiques, l’OIAC l’est certainement, qui a visité Barzeh à plusieurs reprises en 2013. Mais que s’est-il passé depuis ? « Ils ont dit qu’il n’était pas un centre recherche de guerre chimique », a déclaré Al-Saïd. Les rapports publiés le confirment mais aucune visite n’a eu lieu depuis novembre dernier. Pourtant – les questions se multiplient ici, comme c’est probablement le cas dans un centre de recherche – est-il concevable que l’OIAC n’ait pas signalé un changement d’activité dans le complexe de Barzeh s’ils l’avaient soupçonné au cours des cinq derniers mois ? Il y avait toujours une forte odeur de plastique brûlant que le Dr al-Saïd attribuait aux restes fumants des ordinateurs et des bureaux en plastique dans les ruines.

Je m’enfonçais profondément à l’intérieur des décombres et ni les ouvriers ni le gros patron du centre ne s’inquiétaient ou me demandaient de m’arrêter – un signe révélateur habituel de nervosité. Cela m’est arrivé en Serbie lorsque j’ai découvert des tranchées militaires derrière un hôpital bombardé par l’OTAN. Les patients civils étaient morts, les soldats yougoslaves qui se trouvaient là contre toutes les lois de la guerre étaient sains et saufs. Parmi les bâtiments en bon état sur le campus syrien, il y avait des salles de cours pour étudiants et une école pour enfants avec des peintures d’animaux qui avaient clairement – étant donné les couleurs décolorées – été réalisées sur les murs depuis plusieurs étés.

Le docteur al-Said lui-même a suivi une formation de chimiste appliqué, d’abord à Dresde (qui faisait alors encore partie de l’Allemagne de l’Est), puis à Düsseldorf. Il travaillait ici depuis 15 ans, m’a-t-il dit, mais était chez lui à seize kilomètres de là quand les missiles ont frappé au petit matin. Pensait-il être la cible, demandai-je ? « Je ne suis pas un expert en politique », a-t-il répondu. « Mais avec les Américains, les Britanniques et les Français, vous pouvez vous attendre à tout. »

Un soldat syrien filme les dégâts du Centre de recherche scientifique

Il a insisté sur le fait que ses étudiants et ses professeurs étudiaient la production de produits chimiques médicinaux et en particulier l’ADN des scorpions et des serpents, ainsi que des leucémies et des cancers. « Nous réalisons la recherche pour des médicaments à usage local, mais qui sont vendus dans tout le Moyen-Orient. Nous développions des particules de caoutchouc pour l’industrie pétrolière et nous faisions des recherches sur l’utilisation du caoutchouc pour la construction de ponts. » Quand Al-Said m’a dit cela, il ignorait que j’avais déjà trouvé des papiers sur ce sujet – un point en sa faveur. « L’OIAC nous avait donné deux fois des certificats », a-t-il ajouté.

J’ai également noté que ce grand campus se trouvait à moins d’un kilomètre de la scène de batailles féroces il y a 18 mois entre l’armée gouvernementale et al-Nosra (ainsi que certains rebelles de l’Armée syrienne libre). J’ai été témoin de certains de ces combats à l’époque. Le régime syrien aurait-il maintenu un centre de recherche sur les armes chimiques qui aurait si facilement pu tomber entre les mains de ses ennemis tôt ou tard ? Si les Américains avaient raison lorsqu’ils ont déclaré le week-end dernier que le centre de Barzeh était utilisé pour la recherche, le développement, la production et les essais d’armes chimiques et biologiques, le régime prenait certainement de sérieux risques avant ou après les batailles. Pour que les affirmations américaines soient correctes, il aurait fallu beaucoup de travail pour modifier la nature de ce complexe au cours des cinq derniers mois – depuis la dernière visite des inspecteurs de l’OIAC.

L’infâme usine de lait de bébé de Bagdad est maintenant généralement reconnue comme authentique – même si le régime irakien avait apposé un faux panneau de signalisation – en anglais – sur les portes détruites à destination des caméras de télévision après le bombardement. Le seul signe à côté du complexe syrien détruit est un grand portrait de Bachar al-Assad avec la légende “Tous avec vous” écrit dessus – en arabe.

Mais revenons au lion. Le pauvre vieux Muttanabi fut finalement tué par un homme qu’il avait insulté dans un poème. Son nom – attendez – était Dabbah al-Assadi. Aucune relation, bien sûr, avec mon docteur.

=> Source : Robert Fisk, The Independent (traduction et intertitres : Pierrick Tillet)

 

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Un "voyageur à domicile" en quête du monde d'après.