Robert Fisk : une fois la guerre syrienne terminée, le Qatar pourrait redevenir un empire

Robert Fisk : une fois la guerre syrienne terminée, le Qatar pourrait redevenir un empire

Pour Robert Fisk, si le Qatar devait sauver la Syrie quand la guerre sera terminée, il aurait un pouvoir  – avec un accès au littoral méditerranéen – que même l’Arabie Saoudite n’a pas.


De retour de Damas, je prenais mon café sur la corniche de Beyrouth cette semaine quand un petit navire de guerre grec a surgi. J’ai pris mes jumelles made-in-France – elles ont dû faire plusieurs allées et venues à Beyrouth entre 1922 et 1946 – et j’ai remarqué, plus tard, que le numéro inscrit sur la coque de la frégate était “F465”. Elle naviguait tout à fait inutilement le long de la côte libanaise  et était censée – avec d’autres navires mandatés par l’ONU – empêcher le Hezbollah d’envoyer des armes au Liban. Telle était l’idée de l’ONU en 2006 après la dernière guerre Israël/Hezbollah, que le Hezbollah n’a pas gagnée, mais qu’Israël a bel et bien perdue – tout comme Tony Blair l’année suivante, rappelons-nous – et qui a amené encore plus de troupes internationales au Liban.

Mais pour une raison étrange, on a décrété en 2006 que l’Iran envoyait des armes au Hezbollah via la Méditerranée, alors que tout le monde au Liban savait que l’Iran était situé à l’est du Liban et que ses armes avaient toujours atteint le Liban via la Syrie,  puisque la Syrie se trouvait aussi à l’est du Liban.

En tout cas, maintenant que la Syrie joue à la guerre civile comme le Liban l’a jouée entre 1975 et 1990 – avec dans les principaux rôles les Russes, les Américains, les Iraniens, le Hezbollah libanais, les Irakiens, les miliciens afghans, Daech, Al-Nosra, les Kurdes, les Turcs et l’oncle Tom Cobbly [en réalité, l’oncle Tom Cobbley, personnage humoristique anglais signifiant tout le monde et n’importe qui, ndlr] – les lecteurs pourraient être surpris d’apprendre que c’est à un autre pays que les Syriens ont récemment prêté attention.

Il y a quelques jours, Bachar al-Assad a tenu une réunion privée avec des journalistes syriens à Damas et les a informés que les relations avaient repris – à un niveau très bas et très humble – entre le Qatar et la Syrie. Les journalistes ne cherchaient pas à citer Assad en disant cela, ni à donner une quelconque crédibilité présidentielle à l’histoire. Mais ils le mentionnaient en passant, en soulignant que ce n’était pas une reprise des relations, seulement deux nations qui maintenaient le contact. Mais c’est tout de même une histoire intrigante.

Le Qatar une nation riche, mais isolée

Il y a des années, juste avant le début de la guerre syrienne, un groupe de religieuses a été libéré par leurs ravisseurs en Syrie grâce à l’intervention conjointe d’Assad, de l’émir du Qatar et du général Abbas Ibrahim, le doyen des services de renseignement libanais. De fait, ces religieuses exprimèrent leur reconnaissance à Assad et à l’émir. La rumeur disait que beaucoup d’argent avait été versé pour leur libération – à tel point que, comme je l’ai déjà dit, elles devaient être les religieuses les plus chères au monde.

Mais c’est le Qatar auquel nous devrions penser. Le Qatar est riche car il dispose de pétrole, de gaz liquide et de la chaîne de télévision al-Jazira. Mais il est isolé, priant pour que les Saoudiens et les Émiratis ne l’envahissent pas, une minuscule péninsule abritant une énorme base militaire américaine, mais très maltraitée par Donald Trump lui-même. Ses familles royales pourraient être des empereurs, mais ils n’ont aucun empire. Imaginez la Grande-Bretagne sans l’Inde. Mais si le Qatar devait sauver la Syrie quand la guerre sera terminée – si ses immenses richesses lui permettaient de reconstruire cette ancienne terre – alors le Qatar aurait un empire pour ses empereurs. Non pas que le Qatar voudrait s’emparer de la Syrie – loin de là, les Syriens se battraient pour arrêter cela – mais il aurait, comme on dit au Moyen-Orient, une « influence considérable ». Il aurait un pouvoir. Et un pouvoir – avec un accès au littoral méditerranéen – que même l’Arabie Saoudite n’a pas.

Est-ce le début de ce scénario que nous voyons apparaître ? Bien sûr, les Russes seraient également impliqués – rappelons-nous que le roi saoudien était un invité de Poutine il n’y a pas si longtemps – et peut-être même les Iraniens, à la marge. L’idée, d’ailleurs, que les Iraniens dominent la Syrie est un mythe, très répété par Benjamin Netanyahou. Je ne dirai pas non plus qu’ils sont terriblement populaires. Durant tous mes voyages depuis plus d’un an, je n’ai pas vu d’Iraniens sur les lignes de front syriennes. Le Hezbollah, oui. Bien sûr, l’armée syrienne jouerait aussi un rôle prépondérant dans la reconstruction de la Syrie. Si Assad survit – et je n’ai encore rencontré personne en Syrie qui en doute – alors l’armée survivra.

Le “petit problème” israélien

Il y a quelques semaines, la télévision syrienne a montré des troupes, des chars, des transporteurs et des camions se dirigeant vers le sud pour la bataille finale à l’est de la Ghouta. On supposait que le but était d’effrayer les islamistes restants à la Ghouta. Mais la vraie raison était assez différente. L’armée voulait savoir à quelle vitesse elle pouvait transporter 25 000 soldats d’Alep et du nord vers Damas et le sud. Cela n’a pris que 48 heures. En d’autres termes, ce n’est pas seulement une armée de combat qui a survécu. C’est une armée mobile. Ce qui nous amène à un autre petit problème qui ennuie la Syrie.

Le long de sa frontière avec le Golan occupé par Israël, il existe une variété de milices – dont certaines, islamistes – qui ont une relation plutôt assez bonne avec Israël. Les Israéliens ont même emmené certains de leurs blessés dans des hôpitaux israéliens. Les Israéliens ne les ont jamais bombardés. Ils ont seulement bombardé les Syriens, les Iraniens et le Hezbollah. Alors, que feraient les Israéliens, si la guerre se terminait, avec ce petit cul-de-sac au-dessous de Golan? Laisser les soldats d’Assad le reprendre ? Ou essayez de mettre en place une version syrienne de la zone d’occupation contrôlée par Israël dans le sud du Liban de 1982 à 2000 ?

En d’autres termes, Israël essaierait-il de s’emparer d’un territoire syrien à la suite de la guerre – en clamant que c’est nécessaire pour contenir les Iraniens, ces mythiques hordes perses, à la frontière israélienne ? C’est une possibilité, même si les généraux les plus sages de l’armée israélienne ne souhaitent pas affronter l’armée la plus impitoyable et la plus endurcie du Moyen-Orient – à savoir l’armée syrienne.

Une possibilité intéressante à envisager alors que je terminais mon café sur la corniche de Beyrouth cette semaine avant de retourner à mon bureau pour chercher le nom de la frégate grecque croisant en Méditerranée. Le numéro de coque F465 correspondait à un navire nommé “Themistocles”. Thémistocle, un Athénien de la période antique. Le vainqueur des Perses, non ?

=> Source : Robert Fisk, The Independent (traduction, intertitres et insertions cartographiques : Pierrick Tillet)

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.