Réfugiés : trente-cinquième rafle dans le « lager » de la Chapelle à Paris

Réfugiés : trente-cinquième rafle dans le « lager » de la Chapelle à Paris

Trente-cinquième rafle de réfugiés autour de la Porte de la Chapelle à Paris le vendredi 18 août. Trois-cent-cinquante policiers et zéro interprète.

Le Monde a consacré à cette rafle un article qui agace beaucoup Valérie Osouf. On partage et ses remarques et sa colère.

« Encore une fois, le ou la “journaliste” (pardon, je tousse) n’a :

– pas noté l’incongruité d’un dispositif policier très important (350 CRS quand même !) pour une “mise à l’abri humanitaire” ;
– pas vérifié le chiffre annoncé par les services de communication de la préfecture, pourtant systématiquement gonflé, l’expérience le prouve ;
– pas cité de personne exilée ni de bénévole ni d’activiste: seule la voix de l’État lui importe ;
– remarqué l’absence d’interprètes dans les langues des personnes pour les informer de ce qui les attendait ;
– pas enquêté sur la manière dont les dits « lieux d’accueil » servaient de centres de tri de personnes dites “dublinées” pour les expulser vers des pays tiers de l’UE […] ;
– n’est pas monté dans un car afin de s’assurer de la tangibilité des hébergements de ces personnes (il arrive que des bus laisse les gens en rase campagne), ni de leur durée ;
– n’a pas interrogé l’absence de capacité d’anticipation de la part des pouvoirs publics et la probabilité évidente de la reformation d’un campement de rue infect dès ce soir ou demain ;
– pas enquêté sur le coût de cette opération en le mettant en rapport avec celui d’un accueil digne de ce nom, à moyen terme notamment ;
– pas mis en débat le choix de gymnases et terrains vagues alors qu’il existe 10 millions de m2 vides rien qu’en Île-de-France et de nombreux bâtiments vacants qui appartiennent aux mairies ou aux régions ;
– pas cherché à nous informer sur les associations et sociétés privées qui bénéficient de ce démantèlement appelé évacuation (terminologie de plombier qui ne dérange plus personne) ;
– pas comparé les méthodes françaises de gestion des demandeurs d’asile avec celles des pays voisins.

Rien de nouveau. »

Le lager de la rue Lacretelle

Agathe Nadimi – j’ai dressé ici-même un monument en l’honneur de cette valeureuse – n’est pas journaliste mais elle, eh bien elle a eu l’idée de se rendre dans un camp du XVe arrondissement de Paris où l’on a parqué des réfugiés « évacués ». Comme Victor Martin, le sociologue belge qui s’était rendu en Haute-Silésie (Sosnowitz, Kattowitz, Auschwitz) en février 1943 pour enquêter sur ce que devenaient les Juifs belges qu’on déportait par trains complets. La première pensée d’Agathe va aux réfugiés :

« Les rassurer parce qu’ils doivent bien se demander ce qu’ils font là… Leur dire comme à chaque fois qu’il faut être patients, que c’est provisoire, leur montrer qu’en dehors des institutions, des uniformes, des brassards et des gilets, des processus mécaniques, il y a des gens normaux qui pensent à eux. »

Le compte-rendu d’Agathe est à la manière d’Agathe. Un cœur qui palpite et pas un rapport qui entre dans les cases des formulaires normalisés. Un détail de l’histoire m’a flanqué un grand coup. Agathe raconte comment elle a aidé B67, il a montré sa carte, B67 qui souhaitait obtenir un ausweiss pour récupérer le sac qui contient ses pauvres affaires. B67 ! On donne un numéro aux réfugiés ! Comme le numéro tatoué sur l’avant-bras dans le lager [camp de concentration].

Agathe raconte comment elle a fait une photo :

« Je fais un tour dans le quartier, j’aperçois des tentes alignées, des fringues qui tentent de sécher sur des barrières, des gars de loin à qui j’aimerais bien parler, mais ce n’est pas possible. Je fais une photo à la sauvette entre deux grilles depuis la route en ayant peur que la police me surprenne tout en me disant qu’il y a quand même un problème d’en arriver là. »

Si c’est un homme

En arriver là. Si c’est un homme, le fameux récit de Primo Levi qui raconte sa survie dans un lager, commence par ces mots :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule ;
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Le "lager" d'Auschwitz
Le lager d’Auschwitz

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.