Prison (2) : des pensionnaires ordinaires de la taule

Prison (2) : des pensionnaires ordinaires de la taule

À l’occasion de la grève des matons je réédite mes bafouilles sur la prison. Portraits de quelques pensionnaires.


Un gros nounours sympa. La trentaine. Il se balade toujours en charentaises dans la maison d’arrêt. Il purge une courte peine, ramassée en comparution immédiate, pour une bêtise qui ne vaudrait même pas un tirage d’oreille à un membre du Rotary. C’est lui qui fait la cuisine et assure la vie quotidienne à la maison. Alors il s’inquiète pour son père durant cette détention. Le père est vieux, en mauvaise santé, seul. Il dévisse un peu entre maladie, vie gâchée et esseulée. « Il ne va manger que du pain tant que je serai ici. Alors je suis sage comme une image, les matons disent que je suis un détenu modèle, mais c’est pour sortir au plus vite pour m’occuper de mon père. Je n’ai que lui dans la vie. »

Le gars te raconte leurs deux vies broyées avec le sourire. Et tu le crois quand il te dit qu’il ne fera plus jamais la moindre connerie. Pas pour la taule, la prison ne lui pèse pas, mais à cause de son père. C’est bien pour cela que tu le crois.

Le soleil estival pète la forme. Le centre de détention est recouvert de tôles. L’isolation thermique inexistante. La chaleur atroce. La sueur ruisselle sous les chemises légères. Le directeur du service d’insertion et de probation me dit que « celui-là ne va pas bien dans sa tête ». Le gars, deux mètres sous la toise et large comme une armoire normande, porte une énorme doudoune matelassée façon Jean-Louis Étienne en direct du pôle par dessus un pull dont on voit le col roulé. Il est coiffé d’un gros bonnet de laine triple épaisseur enfoncé jusqu’aux oreilles.

De temps à autre il pousse des hurlements affreux comme si un démon imaginaire le torturait sauvagement. Ça met les nerfs à vif au début, ces hurlements inhumains, et puis on s’habitue un peu… si on ne dort pas sa cellule. Il vient tout juste d’arriver et, dans le meilleur des cas, il a encore au moins trois ans à tirer avant de sortir du centre de détention. Et le directeur, pour bien marquer la dimension du cas, de me dire que même les gardiens bas de plafond s’en inquiètent…

Le centre de détention est perdu au milieu des champs. Cinquante kilomètres de la ville la plus proche. Une gare, desservie par deux tortillards par jour, dans le gros bourg rural à sept-huit kilomètres. Avec tout ça, les visites des familles aux taulards ne dérangent pas trop la vie quotidienne. Beaucoup de prisonniers ne reçoivent pas la moindre visite durant toute leur détention. Ne te fâche pas et reste poli quand on te parle de réinsertion.

Les matons fouillent les détenus à leur arrivée comme à leur départ et, en théorie, rien ne devrait échapper à leur vigilance. Après m’avoir rappelé sentencieusement la chose, la bibliothécaire du centre de détention me montre avec des yeux malicieux un gros livre qui porte le tampon de la bibliothèque… d’une maison d’arrêt d’un autre bout de la France ! Il est, malgré la perspicacité légendaire des matons, sorti de la maison d’arrêt mais aussi, dans la foulée, rentré dans le centre de détention.

Elle me sort ensuite un livre soigneusement évidé. Ne restent que les marges et la couverture. Elle a trouvé le livre-coffret, certes, mais ignore quel en était le contenu quand il est entré dans la prison. On y loge un revolver, ou un portable et son chargeur, ou trois-quatre couteaux pliants, ou une bonne livre de chichon. L’image de la livre de chichon dans le livre écervelé, ma bibliothécaire au cœur simple, ça la met en joie. Ouvrir un livre n’est pas dans les habitudes des matons et les taulards l’ont bien compris…

« T’ai-je raconté le coup du punching-ball ? » Chaque fois qu’on se voit elle se remémore une chose ou une autre. Disons-le tout net : la bibliothécaire est plus efficace que l’armée des matons pour dénicher les étrangetés de la taule.


« Les chansons nous racontent que dans les vieilles prisons / À Nantes ou bien ailleurs y’avait des prisonniers. » François Béranger chante « Prisons » avec la guitare de Jean-Pierre Alarcen qui pleure entre les couplets et hurle quand il n’y a plus rien à chanter.

Partager ce billet

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.