Précarité : vivre un an et demi sans électricité avec une gosse de six ans

Précarité : vivre un an et demi sans électricité avec une gosse de six ans

Électricité, précarité, ethnographie à l’arrache, vie et mœurs de nos zélus et de nos technocrates. Un fil hors tension pris chez Alanloff.


Il y a en face de ma maison à moi […] deux immeubles avec plein d’étages. Centre du centre d’une ville qu’on s’en fout de son nom mais qui a donné quelques ministres. Dont un particulièrement calamiteux et actuellement en service, si on peut dire d’un ministre manifestement sénile qu’il est en service alors que, de toute évidence, il est out of order.

Ethnographie à l’arrache

L’un de ces deux immeubles est un HLM […] l’autre est une copropriété habitée par des CSP+. […] Dans lequel de ces deux immeubles, selon toi, les lumières s’éteignent-elles quand arrive le moment de partir en vacances et dans lequel les lumières restent-elles allumées toute l’année ? Question subsidiaire. Note : C’est peut-être de l’ethnographie à l’arrache mais on a l’esprit de suite. Dans lequel de ces deux immeubles voit-on en janvier les gens se balader en t-shirt – signe d’une température agréable – et dans lequel les gens préfèrent-ils garder un pull ? […]

Observation complémentaire en forme de réitération. Et toujours ethnographie à l’arrache. Il y a quelques temps je contribuais aux activités d’une association de lutte contre la précarité énergétique. Dans ce contexte j’ai rencontré EDF, Engie et des élus. Ah ! Les élus. Tout un poème. Tout va bien ! Tout est formidable ! On fait des merveilles pour aider les ménages en situation de précarité énergétique et d’ailleurs, il n’y en a pas, circulez il n’y a rien à voir. J’exagère à peine. À peine.

Mentir comme en Russie soviétique (1)

Quant à EDF, ils étaient embêtés parce que leurs agents syndiqués – CGT, pas CFDT hein, faut pas se tromper – étaient partie prenante de cette association, du coup c’était délicat de nier les coupures d’énergie, mais ils essayaient quand même. On ne se refait pas… En conséquence, le discours général du côté des fournisseurs d’énergie comme des élus (PS et de droite, soyons précis) en charge des politiques sociales était de dire : « Tout va bien, les coupures ça n’existe pas, sauf chez les fraudeurs. » Notons la figure du fraudeur, très utile.

Alors on a commencé à chercher, “sur le terrain”, comme aiment le dire tous les gougnafiers qui causent dans le poste avec des airs de savoir de quoi ils parlent alors que non. Et, je te le donne en mille Émile, on a trouvé ! Des situations, de véritables saloperies, en vérité.

Dix-huit mois sans électricité

Je me souviendrai toujours de cette mère, “parent isolé” comme on dit dans la nomenclature, ce qui signifie en langage direct « une femme de trente ans seule dans la merde avec son enfant de six ans et des boulots précaires à perpète. » Ce qui est un oxymore.

Quand elle a appelé l’association, ça faisait dix-huit mois que l’électricité était coupée. Dix-huit mois ça fait un an et demi. Ça représente un automne, un hiver, un printemps, un été, encore un automne et un hiver de plus pour bien t’appuyer sur la tête. Cette personne était dûment identifiée par les services sociaux du département censés lui apporter aide et soutien et accompagnement et amour et gloire et beauté au titre de la PMI (parent isolé, protection de l’enfance, ce genre de truc.)

Personne n’avait remarqué qu’elle vivait dans un appartement au rez-de-chaussée – le pire cas de figure – sans chauffage, sans lumière, avec deux minuscules fenêtres, à la bougie avec une gamine de six ans. Et pour EDF ce n’était qu’un contrat résilié. Yolo !

Une chouette association dans l’action concrète

Quand on est allé voir EDF, avec ce “dossier” illustrant les ratés d’une politique de “solidarité”, dont cette entreprise nous assurait qu’elle était formidable, la réaction a été de rétablir le courant. Mais on l’avait déjà fait avec les Robins des Bois de l’énergie.

Du côté du département, lequel était concerné au premier chef étant données ses attributions en matière de mise en œuvre des aides aux impayés d’énergie, la réunion a été un long calvaire. Pour eux. Tout ce petit monde était très ennuyé. Il allait être difficile de continuer à soutenir que, je cite, « tout est formidable, ça marche du feu de dieu, les pauvres vivent dans l’opulence, circulez manants radicalisés, et estimez-vous heureux de ne pas prendre des coups de matraque. »

D’autant que cette chouette association – dont j’ai eu l’honneur d’être un “associé” pas au sens du Medef – ne faisait pas que mettre le nez des élus, EDF, Engie et consorts dans leur caca, elle était dans l’action concrète. (On rétablissait la lumière sans demander la permission.) Et on faisait de l’ethnographie à l’arrache. On relevait les coordonnées de ce “terrain” dont nous parlent des gougnafiers qui n’en savent rien et qui prendraient leurs jambes à leur cou s’ils devaient un jour y aller pour de vrai. […]

Manière de dire qu’on en a trouvé plein des cas comme ça, des situations comme celle de cette mère célibataire dont la gamine, chaque matin avant d’aller à l’école s’assurait qu’elle n’avait pas de cire sur ses vêtements et ses chaussures – les bougies sèment de la cire partout – parce que cette gamine et sa mère avaient honte. Pendant dix-huit mois. Un automne, un hiver, un printemps, un été, un automne et un hiver de plus, s’assurer chaque matin que personne ne remarquera rien. Sauf EDF qui s’en fout. Et les services sociaux aux abonnés absents.

Mentir comme en Russie soviétique (2)

Le patron des services sociaux en question, mais ça, on ne le savait pas à l’époque, avait une autre préoccupation. Fournir un emploi pas trop fatiguant, on va dire ça comme ça, à sa progéniture, certainement méritante, sur les ressources de la collectivité qu’il présidait.

Et pour finir puisqu’il faut bien finir, citons le maire provincial de ce bled de province et actuellement ministre sénile, quand il a été confronté à ce sujet lors d’une conférence de presse : « Ce n’est pas vrai, (ton méprisant) ça n’existe pas. Question suivante. »

Il faut plaindre les réfugiés dont le sort dépend d’un tel personnage.

=> Source : Alanloff.  Intertitres : Partageux.

Partager ce billet

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.