Politique : prendre en compte la capacité de résilience populaire

Politique : prendre en compte la capacité de résilience populaire

Faire de la politique, c’est distinguer l’activisme militant d’une minorité et la capacité de résilience du “peuple”.

En cette rentrée sociale, mes amis militants de la France insoumise sont nombreux à déplorer l’apathie des citoyens devant la brutalité des ordonnances du président Macron et de son gouvernement. C’est oublier que le peuple ne réagit pas sur le même rythme binaire et immédiat que les militants. À l’activisme des militants répond la capacité de résilience des citoyens, c’est-à-dire la capacité de s’accommoder aux mieux de ce qui leur arrive en regardant ailleurs.

Il y a deux sortes de résilience en politique :

  • la résilience passive : le citoyen courbe le dos, attend que passe l’orage (s’il passe !), en bref supporte son sort en s’occupant de son jardin (quand il en a un) pour oublier le reste ; c’est l’attitude dite de résignation, de soumission ;
  • la résilience active, souvent le fait des jeunes générations, consiste à se fabriquer un petit monde de substitution, non pas contre l’ordre établi, mais à côté, en marge ; il y a longtemps que les jeunes générations ont pris acte de la déliquescence des règles sociales d’avant et tentent d’y trouver la parade ; c’est l’art de l’entraide et du partage sous toutes ses formes, de la vie en coloc’ au covoiturage en passant par le couch surfing ; en bref l’art de la débrouille collective qui, poussée à son plus haut point de sophistication, dessine souvent les contours du monde d’après.

La révolte ne vient que lorsque la capacité de résilience des citoyens dépasse les limites du supportable

Il est faux, comme je l’entends souvent dire dans les rangs des militants chevronnés (et souvent grisonnants), de stigmatiser l’indifférence et l’apolitisme des jeunes générations. Pour ces dernières, l’action politique procède de l’opportunité plutôt que de l’engagement permanent. On l’a bien vu lors de la dernière présidentielle quand les jeunes de 18 à 25 ans ont voté très majoritairement pour Jean-Luc Mélenchon, avant de passer à autre chose une fois constaté l’échec de leur candidat à figurer au second tour.

On a tort aussi de sous-estimer la capacité de révolte des citoyens résilients. Leur révolte ne vient que lorsque leur capacité de résilience dépasse les limites du supportable.

Là encore, c’est de la jeune génération que peut surgir l’étincelle. Ce sont en majorité des jeunes qui tiennent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes depuis des années, ce sont eux qui sont venus à bout du projet de barrage à Sivens au prix d’un mort dans leur rang : Rémi Fraisse, 21 ans, qui n’était pas un militant politique encarté, mais un simple étudiant en botanique indigné.

Le tract est souvent un barrage entre les militants et les citoyens

Devant cette capacité exaspérante de résilience des citoyens, les militants politiques sont souvent décontenancés. Leurs tracts, leurs affiches, leurs banderoles et leurs slogans sont souvent autant de barrages qui se dressent entre eux (qui savent) et ces gens du peuple qu’ils prétendent éduquer, mobiliser, représenter, mais qui restent rébarbatifs à leurs mots d’ordre et à leurs injonctions à réagir sans tarder.

De deux choses l’une :

  • ou bien les militants politiques restent dans leurs vases clos de militants, continuent de fourbir leurs tracts que personne ne lit vraiment, de lancer leurs mots d’ordre qui tombent dans l’oreille de sourds, comme on l’a vu en cette rentrée sociale ; et ils sont voués à continuer de prêcher dans le vide en toute stérilité ;
  • ou bien ils comprennent que leur vraie démarche de militants n’est pas d’éduquer les masses inertes (ah, ce mythe faisandé de l’éducation populaire !), n’est pas de leur asséner je ne sais quelle pédagogie venue du haut de leur militance, mais d’admettre la capacité de résilience de ce peuple qu’ils prétendent servir, de se fondre en lui, d’apprendre de lui, de s’imprégner de ses désirs, de ses peurs, de construire avec lui les voies parallèles qui deviendront les autoroutes du monde de demain.

En bref, d’attendre patiemment au côté du “peuple” le moment propice de la révolte.

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<p>Un “voyageur à domicile” en quête du monde d’après.</p>