Pef, roi des mots tordus désopilants dans un monde qui ne l’est pas

Pef, roi des mots tordus désopilants dans un monde qui ne l’est pas

Son altesse présidentielle Macron n’aime pas être tutoyée quand Pef, écrivain et dessinateur pour enfants, s’en trouve honoré.

Pef est notamment le père du prince de Motordu dont les nombreux volumes font rire les gosses. Ses livres ont en effet « reçu l’autorisation de diffusion dans les écoles par les extincteurs de l’Éducation nationale et les groseilliers pédagogiques ». On connaît un gamin de huit ans qui a fait le vol Paris-Dakar, et c’est long quand on a huit ans, en restant bien calé dans son fauteuil à se poiler à la lecture du “Dictionnaire des mots tordus”. Les hôtesses de l’air ébahies ont relevé les références de cette lecture miraculeuse. Gondolées elles aussi en y mettant le nez.

Il arrive néanmoins au roi de la déconnade des écoles primaires de traiter avec gravité de sujets sérieux. Son “Petit éloge de lecteurs” (Folio, 2 euros) narre en chapitres brefs ses rencontres avec le grand peuple de ses petits lecteurs.

Entre mille écoles et cent bibliothèques il y a un dessin pour une fillette qui va mourir d’une leucémie. Et des adultes. Un homme en fauteuil roulant qui dit à Pef : « Vos mots, si joueurs, m’ont entraîné dans un vol léger me faisant oublier mes maux. » Un passage en taule : « Tu t’en vas, toi. Nous, on reste. » Une rencontre avec des SDF : « Toi, t’es louf. Tu devais être bourré quand t’as fait tes mots tordus ! » La rencontre poignante d’un centenaire déporté, survivant de Dachau, qui devient un ami.

Pef raconte ses rencontres avec des gosses « dans cette ville des Ardennes dont on me dit qu’une famille par jour glisse de la pauvreté vers la misère ». Un monde où l’insouciance de l’enfance est trop souvent rattrapée par une très rude réalité. « Douchy-les-Mines. Sans les mines. » Ce n’est pas l’objet du livre mais pourtant – « Denain, surnommée capitale du RMI » – notre auteur regarde aussi au dessus des murs d’écoles qui l’accueillent.

« Les familles de ce village, chassées de Nantes à cause du chômage, vivent sous le seuil de pauvreté. Les loyers y sont moins élevés mais les problèmes subsistent. »

Des paragraphes ou des pages qui serrent le cœur. L’impression de vivre dans un pays abandonné des dieux. Où la pauvreté et la misère seraient une fatalité comme des accidents dus à la météo.

“Aux fous les pompiers” raconte en noir et rouge une caserne dingue qui, manquant cruellement du premier centime, utilise des expédients. Les pompières poussent le camion des pompiers dépourvu de carburant tandis que les pompioux hurlent “pin-pon” pour remplacer le klaxon dépourvu de batterie. C’est avec une rencontre de vrais pompiers que la réalité rejoint la fiction :

« Leur capitaine, tout en m’offrant le pastis, parcourt le livre, le referme et me demande de quelles informations je dispose pour connaître les embarras financiers de la profession. Ses hommes renoncent à leurs week-ends et congés pour réparer leur foutu camion. »

Mais il reste une petite lumière même au fond des ténèbres les plus affreuses. La scène se passe dans une ville ravagée par la misère. Ville devenue célèbre pour avoir donné beaucoup de voix aux fachos.

« Un jeune homme m’aborde à la grille de l’école :
– C’est vous, l’écrivain qui vient voir mon petit frère, m’sieur ? Elle est où, ta voiture ?
Je lui montre ma petite Austin à toit blanc.
– Je vois. Écoute-moi. Va bosser tranquille, je vais la surveiller. Il ne lui arrivera rien. Tu la retrouveras, ta caisse. Avec toutes ses roues. »

Pef, avec ses cheveux toujours en bataille et sa barbe hirsute, a une toute autre tenue que Macron notre petit président de merde. Une stature morale que l’ami des riches ne peut même pas comprendre.

=> Pef, “Petit éloge de lecteurs“, Folio, 2 euros.


Érik Marchand chante “Jaurès” de Jacques Brel dans sa traduction en breton. Une interprétation sobre et magnifique.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.