PARLER

Un dimanche matin devant la boulangerie. Sur le pas de la porte, assises, mes deux chiennes attendent que je ressorte, comme à leur habitude. Soudain, un groupe de touristes japonais. Cercle autour de mes deux cabotes. Rires, gloussements, crépitement des appareils photos. La labrador, intriguée, se lève. Un rondouillard à lunette s’avance, avec des airs de chef de meute rigolard. Fixe la chienne du regard, pointe un doigt par terre, et intime : — ”Sit ! Sit !” (Assis ! Assis !) Il m’a fallu quelques secondes pour réaliser : notre brave touriste, craignant que la chienne ne comprenne pas le nippon, lui parlait… en anglais !

Quelques trente-quatre années auparavant, à Budapest. Un pote d’origine hongroise m’avait convaincu de passer le mois d’août dans le pays de ses parents. M’a présenté tout un groupe de copains (plutôt des copines d’ailleurs), artistes, acteurs, vivant dans une sorte de communauté, pas tant par conviction que par obligations financières, avec mômes et tout. Puis le pote en question m’a planté là pour aller rendre les visites d’usage à sa famille du coin. Vous avez déjà entendu du hongrois ? Ça ne ressemble à RIEN. Ou alors si, un peu, à des langues nordiques, ou à du basque. Ce qui ne m’avançait guère. Même dans les rues, en cette époque de glaciation soviétique pré-touristique, il était difficile de repérer un restaurant à sa seule enseigne : ”étterem”, faut parler au moins quinze langues pour deviner que c’est un endroit où l’on mange, surtout avec ces rideaux sur les baies vitrées. Dix jours durant, je me suis donc baladé dans Budapest, à la campagne, au lac Balaton, partout, avec deux super copines magyares qui ne parlaient ni français, ni anglais, ni allemand, ni… ni rien d’autre que le hongrois ou, à la rigueur, sous la torture, le russe qu’on leur avait imposé à l’école. Le soir, même topo, mais en plus nombreux. Hommes, femmes, mômes. Que du hongrois… et mon français à moi ! Parce que, perdu pour perdu, j’avais décidé de ne pas me taire, de répondre à tout le monde, même en français, même quand je n’avais pas tout à fait saisi (en fait souvent, rien du tout) ce que mes interlocuteurs essayaient de me dire. Jamais, je n’ai autant parlé, discuté, débattu, ri aux éclats devant d’improbables bonnes blagues, que pendant ce séjour de divorce langagier total. Et mes hôtes idem. Ils m’inondaient de discours à longueur de journées et de soirées et ne semblaient pas le moins du monde désarçonnés par mes réponses en étranger. Nous parlions à n’en plus finir, en faisant comme si. La seule chose qui nous animait est que nous avions une envie irrépressible de parler, à l’exclusion de toute autre possibilité de compréhension. Je venais de découvrir que l’acte de parler avait au moins autant d’importance que le sens des mots que l’on prononçait. Un peu comme quand on abreuve un nouveau-né de paroles alors que celui-ci ne maîtrise même pas encore le arrheu. Il y a dans mon entourage familial, un jeune homme polyhandicapé. Il ne parle pas, n’entend pas, ne marche pas non plus, n’a pas la moindre autonomie de mouvement, de vie… Eh bien, nous lui parlons. Nous lui parlons sans cesse. Et il réagit, sourit, se fâche, émet quelques borborygmes irrités ou approbateurs. D’ailleurs, même entre interlocuteurs de même langue, autonome, est-on vraiment sûr que le sens des mots a toujours tant d’importance ? Prenez le nombre de conversations sur les mêmes sujets rebattus, le temps qu’il fait, la santé qui va, que l’on rabâche en automates quand on croise un congénère. Quelques années après, mon amoureuse et moi retournions à Budapest avec nos filles encore toutes petites et hop, on les balançait dans le grand bain magyar avec des mioches de leur âge. Passés les premières hésitations d’approche, ils se parlaient, finissaient même (du moins nous semblait-il) par se comprendre. Alchimie étrange que cet échange de fluide sonore. Depuis, je mets un point d’honneur à parler, à parler… Je parle à tout ce qui passe, tout ce qui bouge, jeunes vieux, blancs, noirs, jaunes, verts, de langues connues ou inconnues, de cultures familières ou totalement étrangères, à mes chiennes, aux chats… Essayez donc de parler à un groupe de japonais en goguette. Vous allez voir la transformation. Quoi ? Comment ? Des Français qui nous parlent, enfin ? Et c’est parti pour la logorrhée, les grands sourires, les courbettes à répète. La chienne labrador aussi a dû être touchée, devant la boulangerie. Elle ne connaissait à coup sûr ni l’anglais, ni le japonais. Mais devant l’invitation de cet étrange touriste, elle s’est rassise, à peine interloquée.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.

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