Paris, campements éphémères de réfugiés, droits humains bafoués

Paris, campements éphémères de réfugiés, droits humains bafoués

Jeanne Sautière a écrit une lettre ouverte au Défenseur des Droits à propos de l’évacuation du camp du Millénaire à Paris. Mille personnes mises sous le tapis, avant que l’on évacue deux autres camps voisins, comme on cache la poussière.

Évacuation au petit matin. Les premiers réfugiés étaient de retour sur les lieux en début d’après-midi. Des vieux briscards qui savaient qu’être envoyé dans un gymnase ou dortoir de grande banlieue pour quelques jours ne sert absolument à rien.


Monsieur le Défenseur des Droits,

J’ai vu ce matin qu’une personne de vos services était présente pour l’évacuation du camp du Millénaire. J’ai trouvé ça bien. Quelqu’un qui vient dire que droits il y a, même ici, même en ce moment. Je pourrais presque lire les quelques mots de son cahier, mais c’est un peu flou, alors je rajoute les miens.

Hier soir, un orage terrible est tombé sur la ville, sur ce camp et sur les lessives faites difficilement dans un tel contexte. Ce matin, on a vu ces habits détrempés partir à la benne. Les tentes aussi. Je ne sais pas, Monsieur le Défenseur des Droits, si vous avez une idée du nombre des tentes qui ont été trouvées par des bénévoles, des vêtements apportés, des repas distribués. Des documents d’information reprographiés avec les moyens du bord dans les langues qui sont ici usuelles. Des photos d’identité réalisées qui sont nécessaires à l’établissement des papiers.

Il y a eu, ici, un travail de fourmi permanent, ingénieux, par des personnes qui ont cherché, bricolé, trouvé souvent les moyens qui manquaient, il y a eu des personnes qui sont venues matin, soir, nuit, dans l’indiscutable que provoque la vision de personnes égarées, ne parlant pas notre langue, ne connaissant pas les circuits administratifs, n’ayant pas de ressources, au bout d’un parcours de violences. Je le dis d’autant plus facilement que je n’ai pas été active sur ce camp.

Dingue. C’était dingue. En regardant les bennes se remplir, c’est comme si tout leur travail partait comme déchets. Je me suis souvenue de ce camp sous la neige – déjà quatre-cents tentes… – des appels affolés pour une mise à l’abri, du temps infini qu’il a fallu pour mettre les toilettes, un point d’eau.

C’est vrai que leur maison était une drôle de maison mais je me suis demandée si, lorsqu’un huissier passe pour expulser une personne, il n’y avait pas un peu de précaution autour de ce geste si violent. On prévient, on dit qu’on arrive, il y a des choses qui ne peuvent pas être prises. Là où on habite, c’est le droit, non ? Là où on vit, c’est le droit, non ?

Ce matin, en arrivant sur le camp, sur ce qui fut le camp, vous n’étiez plus là, j’imagine que vous – la personne de chez vous – mettait ses notes au propre, comme on met au propre ici.

Je voudrais vous dire le sale de cette affaire. Il y avait notamment deux femmes, sidérées, qui regardaient partir les tentes. L’une d’elle avait un rendez-vous à la Préfecture et a tout laissé pour y aller. L’autre était arrivée là dans la nuit, est partie chercher à manger avant le lever du jour (c’est Ramadan). Une autre femme est arrivée avec dans la poussette un tout petit et un plus grand à la main. On était là, désarmées.

Des hommes aussi sont venus, ils ne savaient pas, ils pensaient pouvoir reprendre leurs affaires, ils n’avaient plus rien. Les femmes ont été prises en charge, pas les hommes.

Ils iront grossir les futurs campement et tout recommencera. Le sale de l’histoire, c’est ne pas voir, ne pas savoir, ne pas vouloir. Les trois singes de la politique en matière d’accueil des exilés.

Je voudrais vous dire, monsieur le Défenseur des Droits, que le premier des droits est celui d’être considéré comme un humain. Ne pas imaginer qu’une halte de deux semaines dans un gymnase, et hop, est une solution. Ne pas croire, qu’ici, dans ce camp, il n’y a pas eu lutte pour la dignité chaque jour, dans ces gestes qu’il a fallu faire aux yeux de tous, se laver les dents dans le canal, se serrer dans les tentes minuscules contre la pluie.

Espérer. Prier. Croire. Des droits.

=> Source : Jeanne Sautière le 30 mai 2018. Photo : Reporterre, “La vie sans rêve du camp de 1500 réfugiés”.

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