Mai 68 à la campagne (5) : l’effroyable violence des fins de mois

Mai 68 à la campagne (5) : l’effroyable violence des fins de mois

Scène de campagne dans la continuité spirituelle de Mai 68. Ou comment avec un simple fusil on chasse bien des soucis.

Eugène Cloutier, un auteur québecois : « Il y a toujours de la sueur de pauvre dans l’argent des riches. »

On est peu après Mai 1981. Mitterrand est président et ça n’arrange pas trop les riches. Alors, quand ils ne couinent pas comme des gorets gras, ils truandent pour conserver les marges des entreprises.

C’est ainsi que le PDG d’une boîte régionale, on est dans le grand ouest catholique [photo], fait un dépôt de bilan planifié avec soin. Il “plante” une myriade de fournisseurs dont beaucoup de petits agriculteurs et c’est la fin du monde pour tous ceux dont la boîte est le seul débouché. Ne lève pas un sourcil réprobateur. En ce temps-là on voit en effet assez rarement un agriculteur livrer son lait, son blé ou ses poulets à plusieurs adresses pour limiter le risque d’impayé.

Michel est un agriculteur trentenaire qui fournit toute sa production à la boîte. Avec le dépôt de bilan, il perd tout simplement une année de chiffre d’affaire et, pour lui, c’est la mort. Michel plonge dans la dépression. Il raconte à un copain : « Je vais me flinguer ! » Le copain : « Tu as des gosses, merde, pense à eux ! »

Et c’est comme ça que Philippe va inciter Michel à faire plutôt autre chose. Pour les petiots qui ont besoin d’un papa et d’une maison. Car la maison, elle va être saisie…

Au fil de la conversation, Philippe qui est un ancien de la JAC, jeunesse agricole catholique, raconte comment les patrons n’en menaient pas large en Mai 68. « T’imagines pas comment ils deviennent conciliants devant la gueule d’un fusil de chasse ! » À raconter ses souvenirs de Mai 68, Philippe lui remonte le moral, au Michel dépressif. Et lui donne des idées… Si tu dois utiliser un fusil, autant le tourner dans la bonne direction. « Mais ne fais pas le con, tu as des gosses ! »

Le paiement d’une année de travail

Soyons bref. Michel achète un fusil de chasse et un long sac de sport comme on en trouve alors. Tu y mets des serviettes, deux-trois raquettes de tennis, un survêt, des maillots et des shorts, un ballon et des crampons de foot. Et plus si affinités.

Face au fusil le PDG fait un chèque sans tergiverser. Un chèque du montant dû. Le paiement d’une année de travail. C’est Philippe qui me raconte deux-trois ans plus tard. « Et tu sais que ce con, il avait oublié d’acheter des cartouches ? Et qu’il s’en est rendu compte en jetant le fusil dans la rivière après l’avis d’encaissement du chèque par le Crédit agricole ! »

Quelques années plus tard le PDG a raconté son étonnement. « J’en ai plumé des centaines et il y en a un seul qui a réagi ! » Ils avaient prévu, le PDG et l’administrateur judiciaire, une somme pour calmer les nerveux. Somme que Michel n’a guère entamée.

Mais où est la violence ?

Tu pleurniches devant la violence ? Au lieu de faire une fixette sur le fusil, comme sur un McDo redécoré, regarde plutôt la violence originelle du PDG qui organise avec froideur et méthode son dépôt de bilan. Regarde la violence de l’administrateur judiciaire qui conforte le PDG rapace. Regarde la violence du tribunal de commerce qui ordonne le paiement de la moitié seulement des créances des agriculteurs, paiement étalé sur cinq ans et ne commençant que deux ans après le dépôt de bilan.

Les riches n’ont peur que des fusils. C’est pas fréquent. Les pauvres ont peur des fins de mois. Ça revient douze fois par an. Et cette peur commence dès le premier jour du mois pour les plus mal lotis. C’est cette violence-là qu’il faut montrer du doigt. La véritable violence.

Brûler un McDo ça reste très gentil. Bisounours taquin. Macron et son monde tuent plus d’un agriculteur tous les deux jours. Par suicide. C’est ça, la violence.


L’Orchestre debout interprète “Apesar de Você” de Chico Buarque (“Malgré vous”). Lors de la fête à Macron du 5 mai l’Orchestre debout jouera notamment “The Partisan” de Leonard Cohen, “Paris-Mai” de Nougaro, “Bella Ciao”, et un mouvement de la “Symphonie du nouveau monde” de Dvořák.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.