Mai 68 à la campagne (4) : une incompréhensible épidémie de morts mécaniques

Mai 68 à la campagne (4) : une incompréhensible épidémie de morts mécaniques

Connais-tu un truc aussi discret qu’efficace pour faire augmenter les salaires ? Nostalgie du sabotage.

Le gars me raconte ça aux alentours de 1988. Ce pépère tranquille n’a pas du tout le profil d’un révolté ou d’un militant. Entendre parler de politique le fait bailler d’ennui. Il n’est pas inscrit sur les listes électorales. Le mot “syndicat” ne fait pas partie de son vocabulaire. Pour sûr Jean n’a jamais participé à la moindre manif, ni même jamais lu le moindre tract, pas plus en 68 qu’au cours des vingt années qui viennent de s’écouler.

Quand Jean ne bosse pas, lui, il passe son temps sur une moto, sur un quad, avec un bolide loué pour un jour sur un circuit ou dans un bateau à moteur. La simple vue d’un livre lui donne la migraine. On se rencontre de loin en loin pour cause de boulot mais on n’a guère d’autre point commun.

Le truc de la pâte à polir les métaux…

C’est presque par hasard qu’il me parle de ça. Il a autour de vingt-cinq ans en mai 68 et ce contribuable centriste couleur muraille bosse alors pour une petite boîte dans un bourg rural du sud de la France. Le patron est âpre au gain. L’ambiance est exécrable. Les salariés se plaignent de la maigreur des salaires, des journées sans fin, des conditions de travail médiocres, mais ils ne bougent pas le petit doigt. Et tout le monde se tire dans les pattes.

Jean ne pense pas faire de vieux os dans la boîte mais, en attendant mieux, il prendrait bien volontiers une bonne augmentation de salaire. On est loin des revendications étudiantes mais la hausse des salaires, c’est aussi dans l’air du temps… L’action collective, tu t’en doutes, c’est pas son truc. Mais il a une idée sur le processus pour parvenir à ses fins.

Jean n’est pas mécanicien de profession mais, avec son goût de la mécanique et de la ferraille qui rutile, il a remarqué qu’une pâte à polir les métaux est assez soluble dans l’essence.

– Tu mets une boîte de pâte à polir dans le réservoir et tu fais le plein. Le moteur est “rincé” [usé jusqu’au trognon] avant le plein suivant. Ni vu ni connu.

Après avoir déploré la perte incompréhensible d’un paquet de moteurs, le patron commence à devenir nerveux. Enfin, encore plus nerveux qu’à l’habitude. Mais les morts mécaniques inexpliquées continuent à frapper cruellement l’entreprise. Ça commence à jaser dans tous les sens.

… qui fait augmenter les salaires

Jean se fait entreprendre sur le sujet par un gros client de la boîte. Prudent comme un renard, il élude avec diplomatie. Tout en faisant remarquer par ailleurs, mais alors tout à fait par ailleurs ! que les salaires ne sont pas mirobolants. Bon, lui, il s’en fout. Il est jeune, célibataire et n’a pas de gros besoins. Il n’a pas l’intention de faire carrière dans la boîte, il est là en touriste, mais tous ses collègues sont autant de gens accablés de gosses à nourrir…

Et c’est ce gros client qui glisse à l’oreille du patron qu’il serait peut-être judicieux d’augmenter les salaires. D’ailleurs, dans sa propre entreprise, l’évaporation des marchandises est devenue quasi-négligeable depuis qu’il a mis en place une “politique salariale motivante”. Et ma foi, les moteurs qui rendent leur âme aux dieux mécaniques méritent peut-être un pari pascalien… Tu te doutes bien que ce ne sont pas les mots exacts de Jean mais c’en est à peu près l’esprit.

Jean, jeune et dynamique, est l’un des premiers à bénéficier d’une belle augmentation de salaire. Mais je t’ai déjà dit qu’il était trèèès prudent. La boîte a encore déploré un nombre certain de décès mécaniques avant que le gros des troupes ne voit les salaires prendre des couleurs.

Bon, ce n’est pas presque par hasard que Jean m’a raconté ça. L’entreprise où il vient d’entrer lui affecte une toute petite bagnole, à lui, un lascar frisant les deux mètres ! On dirait qu’il rentre dans sa bagnole à l’aide d’un chausse-pied. Il a la tête qui touche presque le plafond quand il est au volant. Le PDG ne veut rien entendre. Eh bien ça lui a coûté deux petites voitures – c’est pas conçu pour faire autant d’autoroute… – avant qu’on ne lui attribue enfin une auto adaptée à sa taille double-métrique.

Jean, un égoïste dénué du moindre intérêt pour la chose politique ou sociale, pas plus revendicatif qu’un potiron dans son potager, m’a montré que l’esprit d’insoumission était la marque d’une époque. Ce gars bien rangé, rébarbatif au boulot, habillé avec toute la gaieté et toute la fantaisie d’un Témoin de Jéhovah qui sonne chez toi, jamais je n’aurais songé un instant qu’il pouvait avoir le moindre sabotage à son actif. Les patrons des boîtes où il a bossé n’y ont jamais songé non plus…


Macron a la nostalgie du XIXe siècle, comme tous les riches, mais tous oublient le dernier couplet de la chanson. Michèle Bernard chante “Fille d’ouvrier”, une chanson de Jules Jouy écrite en 1887. C’est extrait de la fort recommandable “Cantate pour Louise Michel” avec la participation exceptionnelle d’Arthur Rimbaud, Eugène Pottier, Victor Hugo et Louise Michel.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.