Mai 68 à la campagne (3) : « Ça se fait mais ça se dit pas. »

Mai 68 à la campagne (3) : « Ça se fait mais ça se dit pas. »

Mai 68. C’est un temps où les souris dansent car elles ne sont pas fichées S et du reste on ne songe même pas à fliquer de braves pépères agriculteurs.

Les agriculteurs, fournisseurs de la boîte, sont en pétard. C’est de saison. Opération commando pour inciter le directeur-propriétaire à régler très rapidement le contentieux. C’est de saison aussi.

Une procession printanière parfumée

Un cortège de tonnes à purin et à lisier, accompagné de voitures venues d’autres départements, se rend à la maison du patron qui n’est pas là. La discussion tourne au vinaigre. Madame se montre aussi peu coopérative que si elle avait sous la main la quantité de gendarmes nécessaire pour contenir une troupe de paysans en colère. Je t’ai déjà raconté dans un précédent épisode que des gendarmes, en campagne, y’en a pas. Vu qu’on les a envoyés en ville pour la garderie des étudiants et des dockers et des ouvriers et des employées se comptant par milliers.

On a cruellement délaissé toutes ces petites boîtes rurales qui n’ont qu’une poignée ou quelques douzaines d’employés. Mais quand le chat n’est pas là…

Madame ne veut pas ouvrir et laisser entrer les agriculteurs chez elle ? On ne peut même pas discuter autour d’une table ? Alors on n’est pas des êtres humains ? Le souvenir des domestiques ou des valets [le mot change selon les régions] est encore vivace. Louis a commencé sa carrière comme valet de ferme et n’est sans doute pas tout seul. Les esprits s’échauffent et tu sais comment ça se passe dans ces cas-là. Mai 68, ce n’est pas une période où on se laisse enfariner par du baratin façon Macron.

Bref intermède pour camper le décor. Certains tracteurs ne sont pas assez lourds pour l’outillage qu’ils portent à l’arrière. On ajoute de lourdes masses de métal à l’avant pour que le tracteur ne lève pas le nez quand on relève la charrue ou la herse. Ces masses ne sont pas plus fragiles que des haltères de culturiste. Un pare-choc du tonnerre ! Fin de l’intermède.

Madame ne veut pas ouvrir ? Qu’à cela ne tienne ! Un tracteur avec des masses sur le nez pousse en douceur comme un bélier. Même nos portes ou fenêtres dites blindées d’aujourd’hui résisteraient bien mal à la tranquille poussée d’un tracteur agricole…

« Ça se fait mais ça se dit pas. »

Tu sais comment ça se passe quand on est une bande de joyeux boute-en-train, l’enthousiasme collectif face à l’adversité, la contrariété quand on est déjà un poil grognon, les idées vengeresses qui naissent dans les têtes quand fait face à la mauvaise volonté, l’impression d’être regardés comme des moins-que-rien, la fluctuation des sentiments et tout ça… Enfin bon, c’est ainsi que le contenu de deux douzaines de tonnes à purin et à lisier, destinées à parfumer le jardin du logis directorial, se retrouve finalement dans la maison.

Capitulation catastrophée du patron qui accepte de satisfaire les demandes des paysans. Tu sais, quand un gars commence, à tord ou à raison, à prendre peur voire à craindre pour sa peau parce que y’a pas de gendarmes, il relativise pas mal les questions matérielles… Les paysans étaient de braves pépères qui n’auraient pas fait de mal à une vache mais le patron se sentait si fragile sans gendarmes…

Pas un journal, pas un syndicat, pas une organisation n’a jamais parlé de ça. « Ça se fait mais ça se dit pas. » Fin du premier épisode.

On est une douzaine d’années plus tard. C’est vraiment éloigné de chez Louis et il n’était pas retourné là-bas depuis 1968. Et puis, arrivé dans le coin, la curiosité le pousse à passer devant la maison. Louis est agriculteur, il sait bien ce que je vais te dire dans le prochain paragraphe. Et c’est peu après sa visite du souvenir qu’il me raconte son Mai 68 en rigolant.

La maison est restée inhabitée depuis. Plâtre, mortier, béton, tout ce qui imbibe la merde prend l’odeur. Et ça reste. Longtemps. Très longtemps. Un peu comme ces maisons qui ont subi une inondation et sentent ensuite le marécage chaque hiver parce qu’elles sont moins aérées. Pour se débarrasser de l’odeur, prendre burin et marteau et virer tous les matériaux poreux qui ont été en contact avec la merde. Pas vraiment d’autre solution. On voit d’anciens caillebotis de béton démontés qui sont restés dix ou vingt ans dehors à se faire laver sous la pluie. Il conservent une légère odeur.

Devenir un “patron social”

Prenons maintenant de la hauteur. On est entre 1968 et 1981. Tu es un patron. Tu as vent d’une mésaventure ou d’une autre survenue à un collègue. Tu n’as pas la conscience trop tranquille et tu n’es pas trop bête. Eh bien tu n’attends pas les emmerdements pour agir. Alors tu fais ce qu’il faut chez toi. Mais, comme tu préfères la concurrence non faussée, tu pousses aussi au cul avec vigueur pour ne pas te retrouver tout seul à augmenter les salaires et à avoir ces petites attentions qui font plaisir aux gens de peu.

Et, aux yeux de l’opinion ou du voisinage, tu deviens un “patron social” pour pas cher. Et surtout, pour moins cher en amour-propre qu’une maison devenue inhabitable.


Gilles Servat chante Litanies pour l’an 2000 : « Je garde en moi le souvenir / En ce mois de mai 2010 / De ces années 70 / Où l’on sentait tout ça venir. »

 

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.