Mai 68 à la campagne (2) : le raz-de-marée Jacquou le croquant

Mai 68 à la campagne (2) : le raz-de-marée Jacquou le croquant

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“Jacquou le croquant”, une série (on disait alors “feuilleton”) diffusée par la télévision, conforte un puissant vent de résistance dans les campagnes.

La première chaîne programme en 1969 une adaptation du roman d’Eugène Le Roy signée de Stellio Lorenzi, un réalisateur qui a marqué l’histoire de la télévision.

Un état d’esprit

Ce que je te raconte aujourd’hui n’est pas tant Mai 68 que l’état d’esprit de ma campagne à cette époque.

“Jacquou le croquant” conte l’histoire d’un garçon et de sa famille pauvre en Périgord entre 1815 et 1830. Jacquou le petit gosse va perdre son père injustement condamné qui meurt au bagne puis sa mère qui meurt de misère. D’abord recueilli par un curé, Jacquou, jeune homme, n’échappera que de justesse à un comte qui se donne tous les droits.

Le roman d’Eugène Le Roy dépeint la détresse paysanne et la disette permanente, la morgue aristocratique et la cuisine du château regorgeant de victuailles, les régisseurs cupides, l’arbitraire qui frappe lourdement les pauvres et épargne les riches. Bref ! tous les ingrédients pour susciter la révolte contre un monde injuste.

Je n’ai vu que peu du feuilleton lors de sa première diffusion mais j’en ai si souvent entendu causer ! Dans ma campagne on a beaucoup, beaucoup, beaucoup parlé de ce feuilleton. Tu peux difficilement imaginer à quel point Jacquou le croquant a marqué des campagnes. Il arrivait à point en ces temps de rébellion. Il a semé dans les têtes un esprit de résistance à l’injustice d’une dimension et d’une diversité qu’on peine à imaginer aujourd’hui. Cet  esprit prévalait encore dans ma campagne dix bonnes années plus tard.

On parlait si souvent de Jacquou le croquant

Dès que l’on ressentait une injustice, on parlait de Jacquou le croquant. Dès que l’on commentait une décision arbitraire, on parlait de Jacquou le croquant. Dès qu’il était question d’un “gros” qui pourrissait la vie de “petits”, on parlait de Jacquou le croquant. Dès qu’un fermier se plaignait d’un propriétaire rapace, on parlait de Paul Le Saux [le virulent secrétaire de la SNFM section nationale des fermiers et métayers] et bien sûr de Jacquou le croquant. Dès qu’un patron traitait mal ses salariés, on parlait de Jacquou le croquant. Dès qu’il “mésarrivait” à un “gros”, on parlait de Jacquou le croquant.

Mésarriver : verbe intransitif. Subir un mauvais coup du sort. Un sort que l’on peut bien pousser au cul… Exemple : « S’il ne veut plus qu’il lui mésarrive, il n’a qu’à traiter tout le monde comme il faut, et son épidémie de moteurs foutus [voitures, tracteurs, etc.] va s’arrêter toute seule ! »

À force d’entendre parler de “Jacquou le croquant” je finis par lire le roman d’Eugène Le Roy d’où provient le feuilleton télévisé. Après la diffusion du feuilleton on est très nombreux à lire ce roman : encore aujourd’hui on le trouve souvent dans les vide-greniers ! Et le roman d’Eugène Le Roy, comme le DVD du feuilleton de Stellio Lorenzi, sont toujours disponibles en librairie. Tu peux même le lire en pdf gratuit. Évite la resucée filmée de Boutonnat esthétisante et inutilement violente.

Violence ! Barbarie ! Sauvagerie !

« S’il faut fagoter, on va fagoter ! » Tu ne comprends pas ? Eh bien dans les années soixante-dix et plus tard encore, quand un “gros” de ma campagne s’entendait dire cela par des gens énervés ou quand il trouvait un fagot appuyé contre sa porte, lui, il comprenait très bien. Et on passait directement du dialogue social au montant du chèque ! Bon, je t’explique.

Fagoter : verbe transitif. Faire des fagots. Ce petit bois sert à allumer le feu. Et un fagot bien sec, ou un tas de fagots, brûle si bien avec de belles flammes si hautes… Jacquou le croquant en a trop bavé et se rebelle. Il réunit la paysannerie du village et chacun apporte des fagots. On les entasse devant les portes du château et on y met le feu. La famille du comte de Nansac s’enfuit par une fenêtre quand ça devient cuisant. Le château part en fumée et c’est ainsi que l’on se débarrasse enfin du nobliau, ruiné, qui quitte le pays.

Oh quelle violence ! Quelle barbarie ! Quelle sauvagerie ! « Xavier Mathieu, vous condamnez ? » Le catéchisme médiatique contemporain t’inculque chaque jour la soumission. En ces temps reculés de mon enfance, il est moral de s’insurger contre l’injustice et on le fait ouvertement ou sournoisement.

Une insoumission qui se niche partout

L’insoumission ou l’insubordination se logent partout. Même chez mes parents qui ne sont pas des révolutionnaires. Même dans des détails. Et, aujourd’hui, on ne trouvera pas beaucoup de femmes pour dire qu’un tel détail serait sans importance.

Ma mère signe mon bulletin scolaire en écrivant bien lisiblement son prénom pour éviter toute méprise. La loi demande en effet que ce soit le “chef de famille”, le père et mari, qui signe tous les documents relatifs aux enfants et à la famille. « Que ton proviseur sache bien ce que je pense de son “chef de famille” ! Flûte, mes enfants, j’ai quand même eu plus de peine à les faire que votre père ! » Et l’administration scolaire ferme sa gueule même si je vois des faces de carême allonger le nez en lisant le prénom de ma mère.

Une rentrée au lycée. Le surveillant général donne des papiers à signer à mes parents : « Signature du chef de famille, s’il vous plaît ! » Et ma mère signe devant le surgé et devant mon père ironique qui précise, comme pour l’achever, qu’il n’a « pas l’habitude de signer ces trucs. »

Ils ont conscience d’être des hommes

Nous vivions un temps où l’on légitimait sans sourciller toutes les formes de résistance, absolument toutes, à un ordre qui avait cessé d’être regardé comme naturel. Comme Eugène Le Roy faisant parler un Jacquou le croquant âgé qui ne regrette rien de sa jeunesse incendiaire. Avant l’incendie collectif du château, il avait déjà fait brûler tout seul la forêt, importante source de revenu du comte :

« […] je rendais guerre pour guerre et je ne faisais que me défendre, et les miens et tous, contre la malfaisance odieuse et les méchancetés criminelles du comte de Nansac : je n’ai donc pas de remords. Dans le village et partout on en juge de même, sans doute, car les gens m’affectionnent et me respectent comme étant celui qui les a délivrés d’une tyrannie insupportable. Sans y penser, j’ai fait le bonheur du pays […]

Ça a changé le pays du tout au tout. Ainsi, à l’Herm et à Prisse, il n’y avait autrefois que deux ou trois chétifs propriétaires ; tout le reste, c’étaient des métayers, des bordiers, des tierceurs, des journaliers, tous vivant misérablement, point libres, jamais sûrs du lendemain qui dépendait des caprices méchants du comte et de la coquinerie de Laborie et autres.

Les fils et petits-fils de ces pauvres gens qui n’osaient pas tant seulement lever la tête, par manière de dire ; qui étaient épeurés comme des belettes, tant les avait écrasés cette famille maudite, sont maintenant de bons paysans, maîtres chez eux, qui ne craignent rien et ont conscience d’être des hommes. »

Les bons et les méchants

Partageux, tu commences à sucrer les fraises avec tes vieilleries ! Mais non, détrompe-toi, le nettoyage par le feu n’est pas qu’un souvenir d’enfance. Voici guère plus d’une semaine, je suis encore passé devant un immense hangar métallique calciné aux poutrelles tordues par la chaleur. Le propriétaire en est à son troisième incendie ravageur. Tout le voisinage sait qui a mis le feu. Tout le voisinage sait pourquoi. Il n’y a que les gendarmes qui ne savent pas. Ou n’ont pas l’ombre d’une preuve s’il y a eu un cafard.

« Triste gauche qui étale son altruisme de pacotille comme une médaille, divisant le monde entre bons et méchants, puisque eux sont dans le camp des gentils. »

On peut répondre à ce contradicteur que la gauche n’est pas toute seule à diviser le monde entre bons et méchants. La Justice le fait aussi. Le propriétaire de ce hangar brûlé voici un an ou deux a été nourri, logé, blanchi durant cinq ans aux frais de la République dans une résidence à l’abri du soleil.

La loi était tout simplement muette avant 1968 sur ce qui lui a valu sa condamnation et ses cinq ans de prison voici quelques trois décennies. Et notre incendié, à la septantaine avancée, semble encore avoir beaucoup de mal à comprendre que les temps ont changé. Mais cette exception confirme une règle non-écrite : les “méchants” retiennent très bien les leçons administrées avec vigueur.

=> Source : Photo Les feuillardiers. Cabane de feuillardier du Périgord & Limousin telle celle où vivait Jacquou le croquant. Des paysans-artisans ont dormi dans de telles cabanes jusqu’à la seconde guerre mondiale.

=> Lien pour voir et revoir les 6 épisodes de la série de Stellio Lorenzi, JACQUOU LE CROQUANT (cliquer sur l’épisode de votre choix, puis sur “lien direct vers la vidéo” – c’est gratuit !).


Batlik chante “Encore !” « Pour faire se coucher une jolie môme / Berce-la de jolis mots / Pour faire se coucher un homme / Berce-le de belles sommes / Pour faire se coucher un pays / Berce-le de démocratie / Et attends qu’ils en redemandent encore ! »

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.