Mai 68 à la campagne (1) : la fin du temps des « domestiques »

Mai 68 à la campagne (1) : la fin du temps des « domestiques »

Si j’étais trop jeune pour avoir la mémoire de Mai 68, par contre je me souviens bien de son impact sur ma campagne natale : on l’a vu longtemps.

Autant te prévenir, dans cette petite série on va rester très très loin des étudiants, de la libération des mœurs, des grandes grèves comme de presque tout ce que tu as pu lire ou entendre à propos de Mai 68. On est à la cambrousse et tu n’imagines peut-être pas combien Mai 68 a profondément bouleversé la cambrousse. À ton avis, comment des ouvriers agricoles, éparpillés dans une myriade d’entreprises et non syndiqués, ont-ils pu être assez convaincants pour obtenir la maousse hausse du SMAG et l’alignement sur le régime général ?

L’éradication de la tuberculose

Les accords de Grenelle, après Mai 68, c’est une augmentation de 55 % du SMAG, le salaire minimum agricole garanti brutalement aligné sur le SMIG, le salaire « interprofessionnel »  qui ne l’était pas jusque là. Oui, tu as bien lu. Cinquante-cinq pour cent ! 55 % en une seule fois quand le SMIG prenait, lui, quelques 35 % ! Avec mes yeux de gosse de la campagne j’ai vu tout de suite la différence autour de moi même si, alors, je ne savais pas en analyser les raisons.

Et cette différence a persisté longtemps : n’oublie pas que le SMIG, puis SMIC, était indexé sur les prix jusqu’à la foutue « désinflation compétitive » de Jacques Delors. En 1977 mon salaire a été revalorisé chaque mois de l’année comme mes bulletins en attestent ! Alors quand on te cause de l’inflation qui aurait vite rongé l’augmentation de Grenelle, pète au nez de ton interlocuteur : c’est la seule réponse qui soit au niveau de ses connaissances et de ses capacités intellectuelles.

Avec l’augmentation du SMAG, on a vu les ouvriers agricoles et leurs familles sortir de petites baraques froides, sombres et humides appartenant à leurs « patrons » après avoir « fait construire » des petites maisons, oh pas riches, mais bien plus confortables que les taudis où ils vivaient depuis des générations. Les médecins ont vu disparaître les primo-infections et nombre de maladies, notamment infantiles, que l’on regardait avec fatalité en disant qu’on n’y pouvait rien.

Aérium, préventorium, sanatorium, voilà autant de mots souvent entendus durant mon enfance, qui ont disparu d’un vocabulaire que l’on ne connaissait que trop bien à la cambrousse.

La fin du temps des « domestiques »

On se souvient de la hargne des « patrons », ces richissimes viticulteurs possédant villa à Biarritz et chalet à Courchevel parce que cette hargne dura toute la décennie soixante-dix. Et on se souvient fort bien de leur nouvelle trouille verte en 1981.

Ils estimaient anormal, obscène, extraterrestre que leurs « domestiques » – c’était le mot, oublié aujourd’hui, qu’on entendait souvent – que leurs domestiques puissent « devenir propriétaires » et s’affranchir ainsi d’une tutelle immémoriale. Combien d’ouvriers agricoles, qui n’étaient plus dépendants du logement du patron, qui avaient enfin les moyens financiers de passer le permis de conduire, qui coupaient ainsi un cordon ombilical séculaire, ont ensuite quitté l’agriculture pour des entreprises locales qui leur offraient de meilleures conditions de travail et de salaire ?

Souvenir des plaintes des viticulteurs auprès du député UDR (ancêtre de LR Les Républicains) lors des périodes électorales. Qui y répondait mi-sérieux mi-goguenard. L’augmentation affolante des salaires ?

– Bah, tu peux payer, alors ne te plains pas ! Tu aurais préféré être pendu au bout d’une corde en Mai 68 ?

Et quand l’oiseau de proie insistait trop :

– Tu préfères que tes fermes deviennent un kolkhoze ? Tu préfères te retrouver cloué sur une porte de grange ? Non ? Bon, alors tu es d’accord avec nous pour négocier et lâcher du lest… Et là, tu n’en mourras pas !

Le fusil de chasse comme argument

Faut dire que Mai 68, dans nos campagnes, a été… rude. Les gendarmes étaient réquisitionnés pour les grandes villes. Alors séquestrations, menaces personnelles, sabotages, occupations musclées sans souci de la répression. Des gars en colère utilisaient le fusil de chasse comme argument pour couper court aux discussions. Tiens, c’est qu’ils voulaient des sous, pas du dialogue social ! Et ça marchait.

Les puissants ruraux en ont eu des chiasses vertes. Faut te dire qu’ils conservaient le souvenir pas si lointain de la Libération et de ses exécutions sommaires… Ça les aidait beaucoup à la prise rapide des bonnes décisions.

Henry – avec le y du lys royal – Henry, nobliau, propriétaire terrien, industriel en retraite, maire d’un gros bourg rural qui comptait plusieurs usines, a ainsi vu quelques centaines de grévistes s’inviter à plusieurs reprises dans son château et dans son parc. Son épouse était handicapée alors, chez lui, les ouvriers étaient restés courtois. Mais ces pique-niques irrévérencieux avaient marqué les esprits. Michel, un métallo fils d’ouvrier agricole, qui avait pique-niqué avec ses camarades dans le parc de son « not’ maît’ not’ maire », rigolait encore dans sa moustache en me racontant ça des années après. 

Vers 1980 un gros propriétaire — domaine viticole, domaines agricoles, important patrimoine immobilier dans une métropole régionale, beau portefeuille d’actions et d’obligations — se plaignait d’un de ses salariés. Et il y avait de quoi en effet ! Le gars avait « fait construire » et — ô épouvantable scandale pour le proprio ! — était en train d’aménager un (chouette) jardin paysagé autour de sa petite maison. Et ça, non, alors ça ! c’était vraiment le détail de trop qui restait en travers de la gorge du hobereau.

Tu ajoutes à cela le fait que le salarié avait un fils qui venait de passer avec succès un BTS de je ne sais quoi. 

– Si les enfants de nos domestiques deviennent ingénieurs, mais qui travaillera pour nos enfants ?

Il faut insister sur le fait que les « domestiques » restaient jusqu’alors au service d’une même famille de génération en génération. On y reviendra dans un prochain épisode.

Photo : J-Ch. Laforge. Combien de ces maisons n’ont plus jamais été habitées ?


« Ils disent tous qu’il est mort (Malcolm X, militant noir assassiné en 1965) […] Tu sais ce que je vais dire à mes fils ? » Archie Shepp, voix et saxo, Jasper van ‘t Hof, clavier et électronique. Shepp a écrit “Mama Rose”, dédié à la fois au combat révolutionnaire des années 60 et à sa grand-mère, née au temps de l’esclavage.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.