Les longues marches de Leïla et les petits marquis de gôche

Les longues marches de Leïla et les petits marquis de gôche

Leïla me demande si je ne pourrais pas lui faire un bout de conduite en voiture vers le centre. Le prochain bus ne passe que dans un long moment et elle est si fatiguée…

Le courage quotidien

Je fais le crochet pour la laisser chez elle, je ne vais quand même pas la laisser à l’arrêt de bus de sa correspondance, et c’est ainsi que l’on bavarde un peu la première fois. Il y aura d’autres petits trajets. Enfin, petits quand on les fait en voiture, parce qu’à pied, ça fait des sacrées randonnées urbaines !

Leïla, elle essaie de garder la tête hors de l’eau, elle bosse là où elle peut. Elle attrape toutes les miettes de boulot qui se présentent à Pôle-Emploi.

En ce moment, un contrat de six mois, elle bosse le matin dans une banlieue à l’ouest de la ville. Cinq kilomètres de chez elle. Cinq kilomètres à pied parce qu’elle doit arriver bien avant le départ du premier bus. Deux heures de ménage de 5h 30 à 7h 30. Après ça elle attend le bus pour rentrer chez elle parce qu’elle n’a “rien”, pas de boulot en cours de journée.

Le soir, elle va dans une zone industrielle à l’est de la ville pour deux heures de ménage. Dix heures par semaine. Un emploi sûr qu’elle conserve précieusement depuis longtemps. Quand elle termine, à 21h 15, c’est bien après le dernier bus. Alors Leïla la courageuse se tape encore quatre bons kilomètres à pied pour rentrer à la maison.

Leïla a la cinquantaine. Les mains esquintées, les doigts tordus, le dos voûté. Elle est bien abîmée par les années, par le travail, par une santé médiocre, par une vie qui ne lui a pas fait trop de cadeaux. Elle n’a pas eu d’enfant, elle vit toute seule dans un appartement défraîchi, elle n’a pas beaucoup de vie sociale depuis le décès du compagnon qu’elle a soigné pendant toutes les années qu’un cancer a mis à l’achever.

« La vie est dure, monsieur ! »

Leïla parle de la quête toujours plus difficile pour « trouver des heures » car il y a bien longtemps qu’elle n’espère plus tomber sur « un emploi normal ». Parle de ses trajets harassants. De ses boulots usants. De son absence d’espoir d’une vie avec un peu de douceur, avec un peu de fleurs.

« La vie est dure, monsieur ! »

Imagines-tu à quel point je me suis senti impuissant, comme avec deux mains gauches attachées dans le dos, ne sachant que répondre, le jour où Leïla m’a dit « La vie est dure, monsieur ! »

Comprends-tu cette envie de larmes que j’ai peiné à contenir ?

Je te raconte la vie de Leïla parce que, aujourd’hui encore, je viens de lire les bêtises de petits marquis et de petites marquises de gôche qui – bien sûr au nom de la pureté et de l’unité – vont présenter cinq, huit ou dix candidatures de gôche lors de prochaines élections.

La gauchitude. Surtout ne pas s’asseoir autour d’une table pour débattre et se mettre d’accord. Impossible ! Pas avec A ! A est excommunié. Pas avec B ! B pue du bec. Et C a couché avec les Boches. D a violé le tabernacle sacré. E met en doute le caractère divin du saint truc… On a tant plus sérieux à ergoter que de se préoccuper de la vie de toutes les Leïla. Lorsque nous aurons fait disparaître les autres marquis, ces infâmes traîtres, nous mettrons, peut-être, la question sociale à l’ordre du jour.

Les marquis et marquises irresponsables, j’aurais envie de les empaler sur une souche grossièrement épointée à la tronçonneuse, de les attaquer à la hache, de les découper à vif à la scie de boucher, de les suspendre au lampadaire, de les noyer dans la rivière, de leur jeter des pierres, de les écrabouiller, de les ébouillanter, de les crucifier. Mais non, tout bien réfléchi, je préfèrerais un supplice bien plus affreux pour eux.

La pédagogie active.

Faire vivre à nos petits marquis, à nos petites marquises, la vie de Leïla.


Paul Fort : « Il faut nous aimer sur terre / Il faut nous aimer vivants / Ne crois pas au cimetière / Il faut nous aimer avant. » Suivons le conseil de Paul Fort et envoyons notre amicale pensée à Gilles Vigneault, quatre-vingt-dix ans, né le 27 octobre 1928 à Natashquan. On est de l’autre côté de la flaque à harengs, Gilles, et on vous aime. Gilles Vigneault chante “Mademoiselle Émilie”.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.