Les journalistes, les clichés, les stéréotypes, les SDF et le retour du froid

Les journalistes, les clichés, les stéréotypes, les SDF et le retour du froid

BFMTV se plaint des Gilets jaunes qui font rien qu’à pas être gentils avec les journalistes. C’est l’occasion de republier ma vieille bafouille sur un journaliste qui voulait du « SDF par temps froid ».

Le vieux Sisyphe était bien peinard : il n’avait qu’un seul rocher à pousser ! Faire oublier la myriade des clichés convenus et des vieux stéréotypes usés, c’est un boulot si ardu que… l’on renonce. Surtout quand on s’adresse à des journalistes, une profession où la paresse intellectuelle le dispute trop souvent à une inculture vertigineuse et une incompétence crasse. Sans compter que le rédac-chef demande d’avoir terminé au moment où il commande le boulot.

Le marronnier de saison

L’hiver arrive avec son marronnier. Un marronnier, c’est un sujet bateau de journalisme qui revient à date fixe. Je m’occupe du bas du panier des laissés pour compte : punks à chiens, zonards en camion, clodos, toxicos, vieillards glaneurs, tous rangés sous le vocable “SDF”. Alors des journalistes me téléphonent en début d’hiver pour que je leur fournisse du “SDF”. 

Sans s’être concertés, les militants des associations caritatives de ma ville refusent le contact avec les journalistes, refusent de jouer les entremetteurs, refusent la venue de journalistes dans leurs locaux. Un front sur lequel se brisent les demandes. Marre de marre des médias qui traitent la question du logement sous le seul angle des « SDF et le froid ».

Marre qu’ils ne demandent jamais aux politiques pourquoi ils ne construisent pas les deux millions de logements qui manquent et les quelques millions de logements qui devraient vite remplacer passoires thermiques et habitats vétustes. Ou pourquoi les politiques n’appliquent pas la loi de réquisition des logements vides…

Un journaliste, plus opiniâtre que les autres, se plaint d’avoir été éconduit par tout le monde et essaie de m’amadouer. Il me téléphone à plusieurs reprises sans doute parce que je ne l’envoie pas paître. En pédagogue gentil je lui explique notre infinie lassitude de voir toujours le seul même angle journalistique depuis 25 ans. Angle qui provoque un rejet viscéral, et pas toujours poli, de sa corporation. 

Quelques idées pour changer un peu

Pourquoi ne fait-il pas un sujet sur la construction de logements alors que la ville va consacrer cinquante millions d’euros à la création d’une piscine supplémentaire et soixante millions à la rénovation d’un stade parmi d’autres dépenses aussi importantes ?

Pourquoi ne fait-il pas un sujet sur le coût des loyers déconnecté des salaires, sur la folle inflation des charges locatives, sur l’évolution comparée du coût du chauffage et des salaires ?

Pourquoi ne fait-il pas un sujet sur l’urbanisme qui construit des logements très éloignés des lieux de travail, sur la myriade des petits “plans sociaux” et des faillites qui mettent des milliers de personnes au chômage dans notre agglomération ?

Pourquoi ne pas parler des cinquante mille lits supprimés en psychiatrie en vingt ans et se demander ce que sont devenus « les fous » sans famille ? 

Mais non ! Ce journaliste veut absolument du « SDF par temps froid ». J’ai beau lui expliquer que, si je lui fournis le spécimen librement consentant qu’il me demande, le pauvre diable risque fort d’être tricard dans la ville. Si la police lui mène une vie épouvantable il n’aura comme solution que de partir.

D’autres idées encore…

Tiens, à propos, va-t-il consacrer un sujet à la chasse aux pauvres où notre police locale est très performante ? Passera-t-il un sujet sur A et B racontant leurs quatre fouilles à corps en quatre heures ? Ils ont quitté notre ville et c’était bien le but recherché. Passera-t-il un sujet sur C racontant que la police l’a réveillé, lui et ses frères de misère d’un pays en guerre civile, pour leur demander leurs papiers toutes les deux heures pendant plusieurs nuits d’affilée ? Ils sont tous partis de notre ville. Passera-t-il un sujet sur D qui a séjourné près de trois jours au commissariat pour un larcin alimentaire parce qu’il avait « trop faim pour attendre jusqu’au 5 » ? (Le RSA arrive le 5 de chaque mois.) 

Fera-t-il un parcours touristique de la ville montrant le « mobilier de dissuasion », tous ces dispositifs pour empêcher de se réunir, de s’allonger ou de s’asseoir sur lesquels buttent zonards, clochards, squatters, pauvres, mais aussi les vieux  et les handicapés ? 

… et des sources à interroger

Passera-t-il un sujet sur le travail de la Fondation Abbé Pierre qui a consacré au mal-logement dix-sept rapports annuels – plus de deux cents pages nouvelles et un nouveau thème à chaque édition ? Il y trouverait matière à informer. [2018 : On en est au numéro vingt-trois et le numéro vingt-quatre sortira en janvier 2019.]

Sait-il qu’il y a autant de morts dans la rue été et hiver ? Sait-il que le froid n’est qu’un responsable marginal des morts de la rue ? Et sait-il que pas mal des morts de froid ont choisi de mourir, ont choisi le suicide ? Il existe un collectif des morts de la rue.

Sait-il que la question du logement concerne plus de dix millions de personnes et pas seulement les quelques centaines de morts de la rue recensés et les deux-mille morts oubliés chaque année ? Sait-il combien de Français se gèlent l’hiver dans leurs logements faute de pouvoir se chauffer ? La Fondation Abbé Pierre est à sa disposition.

Sait-il que des instits mesurent la température des logements où vivent les gosses au nombre des pulls qu’ils portent en arrivant à l’école ?

Ne pourrait-il pas exposer quelques uns de ces faits ? Pour changer…

Nous avons fini en bons termes, je suis resté courtois, mais, ça me désole, il n’a pas compris… Ce journaliste, ce qu’il voulait, c’était faire du sensationnel, faire un entretien avec un « SDF en début d’hiver ».

Mais comment pourrons-nous faire comprendre aux journalistes l’agacement, l’énervement, la colère, la violence même que leur obscène marronnier voyeuriste suscite ?


« Je suis aveugle, on me plaint / Et moi je plains tout le monde. » Marie de Malicorne, qui joue du dulcimer, chante “Le luneux”.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.