Les Gilets jaunes et le paquet de Pépito

Les Gilets jaunes et le paquet de Pépito

Vivre avec la peur au ventre d’en arriver à l’extrême précarité. Ou bien avoir une voisine qui en est là. Une petite tranche de vie pour les constipés de la comprenette anti-Gilets jaunes primaires.

Tiens, avant la petite peinture sociale que je te propose aujourd’hui, voici un bout de François Ruffin qui raconte son “samedi jaune”

« Écouter. Regarder. Comprendre, essayer, s’y efforcer. Avant de juger, du haut d’une estrade, dans le huis clos d’un studio. Depuis vingt ans, on s’efforce de ne pas l’écouter, de ne pas la regarder, cette France-là, périphérique, loin du pouvoir, loin des médias, disqualifiée d’office : “beauf “, “raciste”, “populiste”. Et aujourd’hui, nouveau motif, “anti-écolo”. Qu’ai-je entendu, qu’ai-je vu, donc, lors de cette balade sur les sept barrages de ma circonscription ? »

« Pauvrophobe » est le mot à ajouter à la liste de François Ruffin. Pour ma part, depuis quelques jours, j’ai beaucoup lu et beaucoup écouté les gavés comme les petits marquis poudrés qui refusent de voir ceux qui souffrent, ceux qui sont au bord du précipice, ceux qui s’inquiètent dès qu’ils pensent à leurs gosses, dès qu’ils pensent au lendemain. « Qui sème la misère récolte la colère ! » écrit à la main sur un gilet jaune. Les gilets voisins portent des autocollants “CGT” et il y a aussi un autocollant “SUD-Solidaires”.

Marie Benoit raconte une petite tranche de vie des alentours de Noël 2008. Bien longtemps avant les Gilets jaunes, de bonnes raisons de raccourcir le roi.


C’est un de ces soirs glacés de décembre, le gros sapin de la place Brévière m’enguirlande : qu’est-ce que je fous encore dehors, c’est qu’il me manque un petit pot de crème, messieurs-dames, et que, dans le pays de Bray, un vendredi soir, à 20 h 15, il n’y a qu’une solution : ma petite superette qui remplace l’épicerie, au beau milieu de Forges-les-eaux… C’est la seule porte qu’on peut encore pousser, et qui s’ouvrira devant vous. Endroit neutre, clair, et où vous payez le prix fort, l’horaire extravagant !

Je n’ai aucune envie de m’attarder, j’expédie les courses, me voici devant la caisse… et devant elle. Elle est si petite, elle doit m’arriver à l’épaule. D’origine, comme on dit, d’origine étrangère… des yeux de belette, qui regardent ses trois enfants venir déposer, juste devant moi, les courses sur le comptoir.

Trois enfants, une grande, onze ans, dirais-je, et deux petits. Surexcités les petits. Comme tous les enfants qui se sont un peu trop longtemps retenus de vivre en attendant leur mère. Gardés chez une voisine ? sûrement chez une voisine : aucune garderie ne fonctionne au-delà de 19 h, ou bien est-ce la grande qui les a gardés ? Toujours est-il que ces deux petits-là s’autoriseraient bien, maintenant que Maman est là, de parler fort, de chahuter, voire de courir. Mais ils sont repris, d’une voix sans réplique, pendant que la grande, sage comme une image, se tient droite, le long de sa mère… Comme le visage de cette femme est attentif. Comme son regard est précis.

Elle interpelle à voix basse l’épicier, qui comprend immédiatement : c’est elle qui dirigera le compte. D’abord le pain, dit-elle. Trois pains étagés comme les enfants : une grosse baguette, et deux petites. Et puis le pack de lait et une bouteille d’huile. L’épicier se décale un peu, qu’elle puisse suivre le décompte, sur la machine. Ils vont vite, elle et lui. Sont discrets et efficaces. S’entendent à demi-mot.

L’épicier fait passer la pizza surgelée, et puis le gros paquet de chips… la mère ne quitte pas le compte des yeux… Il ne reste plus grand chose sur le tapis : le filet de deux kilos de pomme golden en promo, et un lot de deux paquets de biscuits Pépito… La grande se rapproche un peu, voici les trois enfants tout aussi attentifs que la mère. Le filet de pommes passe : 19 euros quatre-vingt-dix, annonce l’homme, un peu solennel. « Va rapporter les Pépito » commande la mère à la grande, en accentuant encore un peu la sécheresse de sa voix.

Les petits, sans rien réclamer, filent avec la grande remettre les biscuits en rayon. La mère les reprend encore, d’une voix excessivement, forcée : « Et plus vite que ça ! »

Elle a fouillé dans son porte-monnaie, sorti le billet de 20 euros, l’a tendu, en le dépliant soigneusement, à l’épicier. Son regard croise le mien. Bon sang, ne rien laisser paraître de la compassion qui me submerge. Trouver le bon sourire, vite, mi-encourageant, mi-complice. Faire un petit signe de tête…

Heureusement, j’ai été pauvre, je sais ! Elle me sourit en retour, se redresse. Rassemble d’une voix adoucie ses enfants, et sort du magasin, exactement comme une petite poule d’eau traverse une rivière, avec sa flottille derrière elle…

Résister à l’envie de courir donner à la grande les Pépito. Résister à la culpabilité en posant à mon tour, près de la caisse, mon petit pot de crème super fine, la confiserie superflue, attendus par le garçon comme une chose naturelle, et la grosse grappe de raison muscat : le fruit le plus cher de l’étal, mais qui m’a paru beau.

Penser au code du travail et à Gérard Filoche. Aux femmes dites de ménage, qui travaillent précisément au moment où leurs enfants ont le plus besoin d’elles. De six à huit. Qui rentrent trop tard pour vraiment cuisiner. Se souvenir du sort des grandes, dévouées aux petits, il le faut bien. Savoir qu’il y a toujours, toujours, plus malheureux que soi.

=> Source : Marie Benoit (76) 3 mai 2009.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.