Léonard Vincent : regard d’un journaliste critique sur le journalisme

Léonard Vincent : regard d’un journaliste critique sur le journalisme

« Dans mon métier, on interroge la meilleure manière de couvrir les crises, on remet en cause les habitudes, mais lorsqu’il s’agit de la politique, rien » (Léonard Vincent).

Journalisme.

J’émets l’hypothèse que nous sommes tous devenus fous. Moi parce que, à l’évidence, j’ai définitivement rompu avec la façon de penser de mes confrères. Eux parce que, pour beaucoup, ils ont failli à leur devoir.

Un épisode d’une gravité inédite dans une démocratie

Je ne reviens pas sur la colère de Jean-Luc Mélenchon, sur lequel j’ai déjà écrit. Ni sur l’agression de Sophia Chikirou, par des insinuations misogynes et dégradantes, vraiment pleine d’indignité. J’ai écrit ce que j’avais à dire.

Je veux simplement interpeller mes confrères, sans doute en vain, mais tant pis. Un épisode d’une gravité inédite dans une démocratie a eu lieu et nous sommes passés à côté. Mieux encore : nous nous sommes retournés contre les victimes. Les méthodes poutiniennes des autorités françaises auraient dû nous sidérer collectivement, mais non. Or, on ne peut pas se prétendre les remparts de la démocratie et la laisser être bousculée comme elle l’a été par de folles descentes de police visant l’opposition.

Si l’une des fonctions du journalisme est la défense des libertés, c’est le procureur et sa hiérarchie qui auraient dû être interpellés. Au lieu de cela, c’est une séquence vidéo de Mélenchon défendant les siens et leurs droits qui a été placée au centre de toutes les attentions. Comme s’il s’était agi là d’un “sujet”. Comme si le “sujet” n’était pas la saisie hallucinante des données personnelles et politiques de l’opposition de gauche, sans le contrôle d’un juge. Comme si le “sujet” n’était pas la disproportion évidente de l’opération.

Non, le “sujet” est devenu Mélenchon, la détestation qu’inspire son tempérament, sa ligne de défense dans la bagarre verbale avec les flics, son refus de subir sans réagir la violation de sa vie privée, sa dénonciation des manquements manifestes de ses accusateurs.

Le “parti médiatique”

Si l’une des fonctions du journalisme est d’être un contre-pouvoir, cette fois le journalisme a endossé un rôle de force supplétive du pouvoir. Et lorsque celui qui était la cible de la violence s’est retrouvé sidéré d’être qualifié d’agresseur, les coups ont redoublé sur lui.

Je ne suis pas convaincu par la dénonciation du “parti médiatique”, mais là je dois avouer que la démonstration de son existence a été spectaculaire.

La profession n’a pas fait bloc contre une opération dangereuse dans un moment politique empoisonné, mais contre un homme. Je veux le dire d’emblée, je n’ai de leçon de journalisme à donner à personne.

Ma propre carrière est plutôt médiocre. Rien de bien showbiz, j’ai tracé un chemin tortueux. Je n’ai rien produit de bien utile ou de bien grandiose depuis vingt ans que je pratique ce métier. Et même, je suis l’auteur de quelques baudruches dégonflées dès leur naissance. Mais je réfléchis, je critique, je m’interroge depuis le début. Je suis prêt à marcher droit dans le brouillard, mais les yeux ouverts. Et aujourd’hui, je suis consterné.

Dans mon métier, on interroge à bon droit la meilleure manière de couvrir les crises. Les guerres, les exodes, les paniques, les attentats. On remet en cause les habitudes, on essaye de nouveaux formats, on critique les exagérations. Mais lorsqu’il s’agit de la politique, rien. Qu’on n’approche pas ! Le clan des Brahmanes et de leurs porte-serviette est inviolable. Ils sont consubstantiels à “la démocratie”, c’est-à-dire, dirait-on, à la vie évangélique.

L’ère du soupçon généralisé, une vision nihiliste et cynique de l’humanité et de la politique, une mentalité petite-bourgeoise projetant sur la réalité nos propres névroses, nos parti-pris hypocrites : tout cela a corrompu nos façons de faire.

Je suis donc moins consterné, à vrai dire, par les manquements de la profession que par la dangereuse obstination de ce petit milieu à croire qu’il fait toujours bien son travail. Non, il arrive qu’il se trompe. Et en l’occurrence, il s’est trompé.

Qui l’admettra le premier ?

Source => Léonard Vincent. Intertitres et mise en forme : Partageux. Pour les grincheux ou pour info, le CV de Léonard Vincent.

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