Le syndicat des migrants pour soigner le mal du pays

Le syndicat des migrants pour soigner le mal du pays

Et si, pour les migrants, la liberté de circulation, c’était aussi la liberté de pouvoir revenir un jour vivre dignement dans leurs pays ?

Après le décès de notre père nous retrouvons des vieux papiers qui nous remettent en mémoire des souvenirs un peu oubliés. Nos parents étaient membres d’un “syndicat des migrants” qui a disparu quand nous étions encore petiots. C’est via ce syndicat qu’ils ont rencontré une tapée d’autres migrants comme eux qui venaient d’ici ou là. L’histoire a été de longue durée : ma sœur s’est mariée avec un fils de migrants syndiqués rencontrés naguère par mes parents.

Subventions aux migrants

Des subventions spéciales n’étaient accordées qu’aux migrants “véritables”. Pour y être éligible il y avait, parmi divers critères administratifs, une distance minimale requise entre lieu de départ et lieu d’arrivée.

Mes parents venaient d’une autre région de France. Les ceusses qui venaient de trop près – pas de jeu, c’était de la triche – n’étaient pas éligibles à ces subventions qui n’étaient ni royales ni minables.

J’ai le souvenir d’un prêt sans intérêt d’une durée de trente ans. Avec l’inflation galopante des années entre 1945 et 1985 le remboursement annuel devenait dérisoire en comparaison du capital initial prêté. Mes parents avaient acheté un tracteur, le matériel qui va derrière et une douzaine de vaches laitières avec le montant de ce prêt migrants en 1953 et, autour de 1980, remboursaient… deux-cents francs, c’est à dire trente euros. Par an !

Dans un article de journal jauni intitulé « Subventions aux migrants » je lis : « On trouvera en mairies l’instruction, en date du 12 novembre 1951, du Ministère de l’Agriculture, précisant les règles de recevabilité des demandes de subventions de déménagement des cultivateurs et assimilés ayant effectué leur migration en 1951. »

Il y est question de « la migration intérieure » locution alors d’emploi courant. J’apprends ainsi que des régions sont « dites de départ » : l’on y encourage la migration avec diverses incitations financières. Tout en disant que ce n’est pas un encouragement – la langue de bois n’est pas nouvelle… – mais un catalogue d’aides. Remboursement des frais de déménagement, prime à l’installation, prêts d’honneur [càd sans aucune garantie], prêts sans intérêt, prêts bonifiés [càd à très faible taux d’intérêt], primes jeunes agriculteurs, etc. Le seul engagement demandé est de rester un minimum de cinq ans.

Migrants sans frontières

Les aides concernent également des agriculteurs venant surtout de Belgique et des Pays-Bas mais aussi d’Allemagne et d’autres pays européens. On a même vu quelques agriculteurs, sentant sans doute le vent tourner, arriver du Maghreb bien avant l’indépendance de l’Algérie. Alors bien sûr, gamins, nous avons aussi rencontré les gamins des pieds noirs, des Belges, des Allemands ou des “Hollandais”.  C’est seulement adulte que j’ai découvert que pas une seule de ces familles néerlandaises ne venait de Hollande. Tout ce petit monde était originaire des provinces du sud et de l’est des Pays-Bas.

Mes parents migrants avaient fait 350 kilomètres à l’intérieur de la France. Ils étaient des « étrangers », c’était le mot que l’on employait, et toute la population locale ne les a pas accueillis à bras ouverts. J’avais 20 ans la dernière fois que j’ai vu mon père pleurer de l’affront dégueulasse qu’un de ses voisins venait de lui faire. À rebours ma mère m’a donné le prénom d’un gars – « il était sympa ! mais sympa ! » – qui faisait partie, avec sa femme, de ceux qui les ont bien reçus.

La « liberté de circulation »

Venons-en à l’époque actuelle. Le gars qui donne la conférence est un moraliste. Morale est du reste un mot qu’il emploie souvent tout en s’en défendant. Il prône avec vigueur « la liberté de circulation » et aussi « la liberté d’installation » qui sont, selon lui, des principes non négociables de la gauche.

Après son topo, à la buvette, j’entreprends le conférencier et je lui raconte ce que tu viens de lire. Comment mes parents en ont bavé pour se créer une nouvelle vie sociale alors qu’ils étaient restés dans leur propre pays et n’avaient pas changé de langue. Je lui rappelle les mots de Nâzim Hikmet le proscrit : « C’est un dur métier que l’exil. »

Je lui raconte tous ces latino-américains arrivés dans mon département natal entre 1965 et 1985 au fil des troubles dans leur pays d’origine. Qui sont presque tous repartis, quand le climat de leur pays est redevenu plus vivable, alors qu’ils s’étaient bien intégrés chez nous en des temps où l’emploi ne manquait pas.

La liberté de vivre dignement

Dans ta conférence il manque un pan important. Tu défends une liberté de circuler abstraite mais nous sommes aussi des êtres humains, des êtres sociaux avec une vie faite de relations personnelles. Que fais-tu de la liberté de vivre en paix, la liberté de manger à sa faim, la liberté de vivre dignement de son travail, la liberté de vivre entouré de sa famille et ses amis, la liberté de vivre avec ceux dont on partage la langue et la culture ?

On ne peut pas faire l’impasse sur le fait que les gens partent à coups de pied au cul et non par plaisir ou par choix. On ne peut faire l’impasse sur un arrachement affreux. Et la migration est toujours un arrachement.

Volem viure al païs. Nous voulons vivre au pays, demandaient les occitanophones voici quelques décennies.

Nous avons hébergé durant six mois une jeune femme et son bébé. Après un bref passage à la rue elle a été chouchoutée chez nous comme le sont peu de migrants. Elle a pourtant fait le choix de retourner chez elle. Le mal du pays…

Ça chamboule un peu le conférencier. Il n’avait jamais vraiment songé à cela en ces termes. Il n’a pas trop songé que la « liberté de circulation », c’est une liberté de riches qui peuvent payer des billets coûteux. Alors qu’on parle d’une contrainte de ceux qui fuient, la peur au ventre, une situation abominable.

Et, au fil de la conversation, comme s’il voulait démontrer qu’il est un être social lui aussi, il me raconte son propre arrachement. Il est breton et il est arrivé à Paris pour ses études. S’il y est resté, il ne s’y sent pas trop bien. Il rêve du jour où il repartira « chez lui ». Il rêve du jour où il « retrouvera ses copains ». Il se sent étranger à Paris et il profite souvent du train direct pour rentrer « chez lui » le week-end.

En dix minutes et une bonne bière ont vacillé quelques certitudes militantes… Et on a remis à leur juste place les piques des organisations qui gauchent plus gauche tu meurs.


Geoffrey Oryema chante dans “Exile” la nostalgie des gens et du pays qu’il a dû fuir après l’assassinat de son père.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.