Le Grand jeu : rien ne va plus à Berlin

C’est en tout cas ce qu’on doit se dire du côté de Washington. L’on savait que le nouveau gouvernement post-Merkel, difficile à constituer, pourrait devenir une boîte à surprises et l’on n’est pas déçu ; ces satanés teutons ont une fâcheuse tendance à sortir des clous dessinés par tonton Sam…

La ministre allemande de la Défense refuse d’envoyer des armes en Ukraine, arguant avec bon sens que ce n’est pas un moyen de réduire les tensions, et empêche carrément l’Estonie de transférer vers Kiev son matériel made in Germany !

Son homologue de l’économie propose une coopération accrue avec Moscou pour apaiser les tensions et même Frau Baerbock, bon petit soldat impérial dans la vie de tous les jours, écarte l’idée de couper les banques russes du système SWIFT.

Plus étonnante est la sortie de l’amiral en chef de la flotte allemande, en visite en Inde, qui réclame qu’on « respecte Poutine comme il le mérite » et assure que la Crimée ne reviendra jamais dans le giron ukrainien, ce qui a d’ailleurs provoqué des réactions embarrassées du côté de Berlin.

Mais, et c’est là que l’on constate la complexification de la géopolitique planétaire depuis quelques années et l’effritement de l’opposition frontale entre deux blocs, l’amiral en question a par ailleurs eu des mots très durs contre la Chine, qualifiée d’adversaire voire d’« ennemi de nombreux pays ».

Un discours qui ne va évidemment pas plaire à Pékin mais qui irrite également – ô doux enchevêtrement – le puissant patronat allemand.

Un précédent italien

Le fidèle lecteur des Chroniques n’a sans doute pas oublié un billet que nous publiions il y a trois ans, intitulé Le retour de Marco Polo ou les complications d’un monde post-impérial. Tout y était déjà en substance :

Lorsque le 22 mars, le président chinois Xi Jinping débarquera à Rome pour une très importante visite, l’esprit de Marco Polo flottera dans l’air. S’il ne fut pas le premier Occidental à emprunter la route de la Soie, le célèbre Vénitien laissa à la postérité la description de la Chine et ses merveilles dans son Devisement du monde.

Sept siècles plus tard, le gouvernement italien lance un pavé dans la marre en voulant rejoindre les Nouvelles routes de la Soie, le tentaculaire projet de Pékin visant à intégrer économiquement l’Eurasie, hantise de l’empire américain. Sans surprise, Washington a déjà réagi, en affirmant sans rire que cela « dégraderait l’image internationale de l’Italie » (…)

L’entrée de Rome dans la danse serait une situation gagnant-gagnant, l’Italie pouvant ainsi financer la reconstruction de ses infrastructures vieillissantes (cf. catastrophe du pont de Gênes) et vendre son Made in Italy aux consommateurs chinois qui en sont friands. Un seul perdant dans cette affaire : Washington.

L’analyse pourrait s’arrêter là et conclure à une nouvelle baffe dans la tête impériale. Pourtant, si ce dernier point n’est pas discutable, les choses sont en réalité bien plus compliquées et entrent dans la lignée de ce que nous prédisions au lendemain de l’élection du Donald il y a plus de deux ans :

Le deuxième mandat d’Obama avait sans doute porté à son paroxysme l’affrontement des deux blocs. Entre 2013 et 2015, le système impérial américain, incluant ses dépendances européenne et médiatique, s’est arc-bouté, uni, resserré presque jusqu’à l’étouffement. Un objet trop compressé finit par se fissurer, puis éclater – simple loi physique. Géopolitiquement, cela nous a donné le Brexit et l’élection de Trump.

Nous entrons maintenant dans une ère aléatoire de recomposition, un nouvel ordre mondial que les tenants de l’ordre ancien voient avec horreur et qu’ils tentent désespérément, et avec de moins en moins de succès, de ralentir. Voici venue l’ère des électrons libres, de la restructuration internationale et des nouveaux paradigmes.

Le rapprochement italo-chinois est éclairant à cet égard et un excellent article de Tom Luongo l’analyse en détail. Résumons la complexité de la situation en quelques points :

  1. Le ralliement de Rome aux Nouvelles routes de la Soie est poussé par le Mouvement 5 étoiles et son leader, Di Maio.
  2. Cette annonce a été accueillie avec des cris d’orfraie par Trump, Merkel mais aussi par la Ligue de Salvini, autre composante essentielle du gouvernement italien, pourtant alliée à Di Maio.
  3. La position de Salvini recoupe grosso modo celle de l’anti-système « de droite » partout en Europe (Le Pen, Wildeers, UKIP etc.) : oui à la multipolarité russo-chinoise sur le plan géopolitique contre l’hégémonie américaine, mais non à l’invasion chinoise sur le plan économique.
  4. Merkel, qui ne veut pas voir l’Italie jouer un rôle important en Europe, s’oppose à l’accord Rome-Pékin. Ce faisant, elle se retrouve curieusement dans le même camp que Salvini, qu’elle déteste par ailleurs (migrants, fédéralisme européen etc.)
  5. Ironie du sort, elle se retrouve également dans le même bateau que le Donald, à qui elle s’oppose sur à peu près tous les autres sujets (gaz russe, paiement pour le stationnement des troupes US, protectionnisme vs libre-échange etc.)
  6. Dans ce maelstrom, l’euronouillerie est complètement perdue, ne sachant que faire avec la Chine. Elle est encore plus désemparée face aux États-Unis de Trump, comme le montre la délirante séance du Parlement européen d’il y a trois jours, au cours de laquelle les députés ont d’abord voté une série d’amendements contre la reprise des négociations commerciales avant… de voter dans la foulée pour annuler leur propre résolution !

Quand Big Business fait la sourde oreille à Big Empire

Les acteurs ont changé ; le fond reste invariablement le même. Les recompositions complexes nées du reflux impérial, du retour de la Russie et de la montée en puissance de la Chine ont créé des césures irrémédiables à tous les niveaux d’un “camp occidental” autrefois homogène.

Si, nous l’avons évoqué à de nombreuses reprises, le Deep State US lui-même est désormais divisé entre brzezinskiens “anti-russes” et néo-kissingériens “anti-chinois”, qu’attendre d’autre chez les junior partner européens, qui doivent en plus y ajouter des considérations propres ?

C’est particulièrement vrai pour l’Allemagne. Alors que l’appareil diplomatico-sécuritaire tente de suivre avec difficulté les vicissitudes washingtoniennes – taper sur les Russes / les Chinois / les deux (barrez la mention inutile) –, le patronat veut, lui, faire des affaires à la fois avec Moscou (énergie) et avec Pékin (délocalisations + marché chinois).

Cette dichotomie croissante est à nouveau visible sur un dossier dont on parle peu mais qui est loin d’être anecdotique : la querelle sino-lituanienne. En voulant faire plaisir aux stratèges du Potomac – reconnaissance du “génocide” ouïghour, rejet de Huawei et ouverture d’un bureau de représentation de Taïwan – Vilnius s’est attiré le courroux du dragon.

Tout feu toute flamme, ce dernier a réagi en demandant instamment aux multinationales de cesser de faire des affaires avec la Lituanie sous peine de voir l’immense marché chinois leur passer sous le nez. Et c’est là qu’entre en scène nos industriels de la Rühr.

La Chambre de commerce germano-balte vient en effet de demander au gouvernement lituanien de reconsidérer sa position et d’amender ses relations avec Pékin. En cas contraire, les grandes compagnies allemandes se verront dans l’obligation de faire leur valise.

Quand Big Business fait la sourde oreille à Big Empire, ce qui semble devenir une habitude ces derniers temps, größe kasse-tête en perspektive pour Washington. Les faits sont têtus comme disait l’autre. Les réalités économiques aussi…


=> Source : Le Grand jeu

A propos de Observatus Geopoliticus 300 Articles
L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.