Le Grand jeu : quand un pékin de Pékin comprend mieux ce qui se passe en Europe qu’un quidam de Panam

Le premier mot qui viendrait à l’esprit pour caractériser la presse chinoise n’est pas exactement celui de “liberté”, c’est un euphémisme. Tout n’est pas rose au pays du dragon rouge et votre serviteur peut en témoigner directement, lui qui y a traîné ses guêtres pendant quelques années et dû contrôler son langage (la Règle des trois T à ne jamais aborder : Tibet, Taïwan, Tiananmen).

Il n’empêche…

Autant on ne demandera jamais, sauf pour rire, à un journal chinois de nous informer objectivement sur la situation politique intérieure, autant les relations internationales, elles, sont souvent abordées avec infiniment plus de pertinence que dans nos chers médias occidentaux.

Un article du Global Times (version en anglais du Quotidien du peuple)

Ce n’est pas nouveau et le dernier éditorial de Global Times, la version en anglais du Quotidien du peuple, est encore là pour le montrer. Il y est question de l’Ukraine et l’on regrette que, contrairement au lecteur lambda de Pékin, celui de l’imMonde ou du Fig à rôt n’ait pas accès à ce genre d’analyse :

« Les États-Unis escaladent sans cesse les tensions en Ukraine orientale. Depuis le début de l’année, ils ont envoyé des bombardiers stratégiques au-dessus de la mer Noire. En novembre, ils ont simulé des frappes nucléaires contre la Russie et, dans un geste manifeste de provocation, fait voler leurs bombardiers à 20 km des frontières russes. De plus, Washington a laissé entendre qu’elle imposerait des sanctions économiques contre la Russie et déploierait des troupes supplémentaires en Europe orientale pour augmenter la pression. 

C’est comme lancer régulièrement des allumettes sur du bois de chauffage, mais en évitant que le feu ne prenne trop. Plus la situation est tendue en Ukraine, plus les pays européens dépendront des États-Unis. Créer un ennemi commun au sein de l’OTAN est propice à unir les alliés. Washington est le principal bénéficiaire de ce jeu dangereux.

Et le principal perdant sera l’Ukraine, un pays déjà dans la tourmente et la division. Les États-Unis ont enrobé leur compétition géopolitique d’une épaisse couche idéologique, essayant de décrire ce qui se passe à la frontière russo-ukrainienne comme une tragique histoire d’agression et de contre-agression. En réalité, dans leur poussée vers l’est, ils ont fait de l’Ukraine un simple pion sur l’échiquier européen. 

Depuis la disparition de l’URSS, plusieurs pays dont l’Ukraine ont expérimenté des “révolutions de couleur” soutenues par Washington. Mais la plupart de ces pays ont fini dans une situation chaotique et les USA n’ont ni la volonté ni la possibilité de leur fournir une aide substantielle. S’ils ont armé massivement l’Ukraine de pied en cap au fil des ans, ils ont ouvertement exclu toute possibilité de combattre pour elle.

Le coeur du problème n’a rien à voir avec une soit-disant “justice” pour l’Ukraine ou pour l’Europe ; les États-Unis utilisent l’OTAN comme un outil pour cannibaliser l’espace stratégique russe (…) Durant le dernier quart de siècle, ils ont poussé l’organisation atlantique à procéder à cinq agrandissements en direction de l’est.

Créer des disputes, des divisions et des conflits est l’habituelle tactique américaine dans les relations internationales pour s’assurer une position stratégique avantageuse. Que ce soit en déployant des missiles aux portes de la Russie, en conduisant des reconnaissances près des côtes chinoises ou en envoyant des navires de guerre dans le détroit de Taïwan ; toutes ces actions visent à tester ses deux principaux rivaux et Washington recherche toujours la possibilité de trouver une faille pour y enfoncer un coin.

Les États-Unis ne projettent sans doute pas d’entrer en guerre avec la Russie ou la Chine” mais espèrent maintenir un certain degré de tension et de chaos dans l’étranger proche de ces deux adversaires. Pour ce faire, ils continuent de propager le narratif de la “menace russe” ou de la “menace chinoise”, tentant d’unifier leurs alliés pour exercer ensemble une pression croissante et forcer la Russie et la Chine à abandonner leurs intérêts stratégiques profonds.

Ce qui se passe en Europe orientale aujourd’hui est une leçon pour la Chine : les États-Unis n’ont jamais varié dans leur politique étrangère consistant à créer ou profiter des tensions régionales (…) »

L’Occident surpassé par la Chine dans la plupart des domaines éducatifs

Tout y est. Une bonne vieille analyse géopolitique qui replace la géographie au centre de tout, explicitant ainsi parfaitement les menées américaines dans le Rimland. On est loin des fadaises droit-de-l’hommesques, psycho-sociales ou politico-que-sais-je de nos braves médias.

La Chine a déjà dépassé les pays occidentaux dans la plupart des classements éducatifs (Pisa et autres). On pourra bientôt malheureusement y ajouter une nouvelle catégorie, si ce n’est déjà fait : la connaissance du monde réel…


=> Source : Le Grand jeu

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