Le Grand jeu : prolégomènes à la guerre d’Ukraine (4/4)

4. La réponse russe en Ukraine était inévitable

Aucune grande puissance ne peut accepter une telle rupture d’équilibre stratégique, même si c’est au prix d’une guerre quasi fratricide et/ou de sanctions qui la mettront en grosse difficulté.

Équilibre stratégique, le mot est lâché. Notion totalement sous-estimée par les commentateurs, même les plus neutres, faisant l’objet de vagues entrefilets en douzième page des journaux, entre la météo et le sport, elle conditionne pourtant grandement le comportement des acteurs étatiques.

Une responsabilité américaine énorme

Or sur ce plan-là, la responsabilité américaine est une nouvelle fois énorme. Il y a deux ans, un journal maintenant en pointe dans la dénonciation de l’invasion russe écrivait la chose suivante :

Donald Trump déserte les traités internationaux

Un traité fondamental sur le désarmement nucléaire, un autre sur la maîtrise des armements, un accord clé de non-prolifération… En deux ans, l’administration Trump a torpillé ou affaibli au moins trois textes internationaux : le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (dit FNI), signé en 1987 par Reagan et Gorbatchev, qui prévoyait l’interdiction de certaines armes en réponse à la crise des euromissiles ; le traité Ciel ouvert permettant depuis 2002 aux 34 États membres d’effectuer des survols d’observation réciproques, dont les États-Unis viennent de se retirer ; le compromis de Vienne (JCPOA), qui plaçait le programme nucléaire iranien sous tutelle et annihilait tout risque de prolifération par Téhéran, mais qui est à l’agonie depuis que Washington l’a renié en mai 2018.

À ce bilan s’ajoutent des discussions complètement à l’arrêt sur le renouvellement du traité américano-russe New Start, conclu en 2010 pour une durée de dix ans, dernier texte à limiter le nombre d’armes nucléaires des deux États, et la menace, pas encore officielle, de reprendre des essais nucléaires, en violation d’un moratoire national décidé en 1992 et d’un traité international signé en 1996. En somme, c’est le régime de contrôle des armements et désarmement post-guerre froide qui vacille sous les assauts répétés de la Maison Blanche.

Inutile de préciser que les plumitifs en question sont absolument incapables de concevoir le lien entre ceci et ce qui se passe aujourd’hui. La relation de cause à effet est pourtant évidente, d’autant que les divers retraits de l’administration Trump ne sont que la touche finale d’une partition initiée par l’administration Bush au lendemain du 11 Septembre.

Fin 2001, profitant de l’émotion générale, Doubleyou dénonce unilatéralement le traité ABM sur les missiles antimissile balistiques, qui structurait depuis 1972 l’équilibre de l’arsenal nucléaire stratégique entre les États-Unis et la Russie. Une décision qui n’a évidemment rien à voir avec Al Qaeda mais tout avec le projet de système de défense antimissile.

En mars 2007, les États-Unis annoncent leur intention d’installer ce bouclier de défense en Pologne et en République tchèque, officiellement tourné contre… la menace iranienne ! À Moscou, personne n’est dupe :

Des propositions tombées dans l’oreille des sourds

Le bouclier fausse de manière évidente l’équilibre des forces entre les puissances nucléaires et Poutine, moins rigolard cette fois, avertit que ces nouvelles tensions pourraient transformer l’Europe en un « fût de poudre ». Il le répète pendant des années : « Le système antimissiles américain est une menace pour la Russie et pour le monde. » Peine perdue…

À l’époque, il est même allé jusqu’à proposer des mesures alternatives, comme l’utilisation conjointe de la base radar de Gabala en Azerbaïdjan ou des négociations multilatérales, avec l’OTAN et l’Union européenne, autour du déploiement du bouclier antimissiles. Ces propositions ont fait sourire les Américains, qui considèrent en réalité comme insupportable l’idée d’accepter un concept de dissuasion fondé sur la réciprocité et l’équilibre, et dont le bouclier était évidemment tourné, non pas contre quelque menace illusoire en provenance du Moyen-Orient mais contre le grand adversaire eurasien.

Déliés de la plupart des contraintes sur le contrôle des armements, posant ou souhaitant poser leurs joujoux, défensifs ou offensifs, sur l’échiquier européen et agrandissant subrepticement cet échiquier au fil des années jusqu’aux portes de la Russie, les Américains ont œuvré par touches successives pour rompre l’équilibre mondial.


=> Source : Le Grand jeu



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