Le Grand jeu : prolégomènes à la guerre d’Ukraine (3/4)

3. L’Ukraine, une dague plantée dans le ventre mou de la Russie

Reste le second goulet, particulièrement sous les feux de l’actualité en ce moment…

Nous avons déjà expliqué à d’innombrables reprises (par exemple ici) les tenants et les aboutissants du conflit ukrainien, commencé officiellement en 2014 avec le putsch du Maïdan orchestré par Washington pour installer un gouvernement pro-occidental à Kiev et faire entrer le pays dans la communauté euro-atlantique.

Mais prenons de la hauteur et essayons d’aller encore un peu plus loin dans cette “métaphysique géographique”. L’Ukraine est une véritable dague plantée dans le ventre mou de la Russie (surtout si l’on ajoute à cette dernière la Biélorussie alliée) :

L’Ukraine (en sombre)

Certes, dira-t-on, les pays baltes, membres de l’OTAN, font eux aussi partie du système impérial américain. Toutefois :

  1. c’est un fait accompli, acté depuis longtemps, leur adhésion datant de 2004 ;
  2. ils sont, tout bien pesé, plus responsables que le pouvoir post-maïdanite ukrainien ;
  3. l’interface avec la Russie (hors Biélorussie) ne représente que 500 kilomètres et requiert moins de moyens de défense, terrestres ou anti-aériens.
Des pays baltes responsables et facilement contrôlables

1600 km de frontières difficilement contrôlables

Rien de tel pour l’Ukraine, qui partage avec la Russie une frontière commune de près de 1 600 kilomètres et dont le pouvoir est quelque peu incontrôlable.

Intuition personnelle (et récente) de votre serviteur, on peut même se demander au final si le plan aura jamais été de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN, en tout cas ces dernières années. Qui dit appartenance à l’alliance atlantique dit en effet prudence, afin de ne pas entraîner tout le bloc dans la guerre. Pour les spin doctors américains, ne valait-il pas mieux, tout compte fait, une Ukraine proxie, sorte de “chien fou” faisant peser une menace constante sur la Russie, mais sans engager la responsabilité otanienne ?

C’est peut-être ce dont a pris conscience Moscou dernièrement, réalisant que le conflit gelé du Donbass, instrumentalisé jusque-là pour empêcher Kiev d’accéder à l’OTAN, ne suffisait plus. Il y a dix jours, nous écrivions :

Pourquoi l’actuelle escalade militaire ? La réponse est simple : parce que Moscou a jugé que le gel du conflit n’était plus une garantie suffisante.

Fin 2019, nous rapportions déjà que :

Le gel du conflit du Donbass inquiète les officines impériales qui commencent à évoquer l’idée d’abandonner purement et simplement l’Est de l’Ukraine afin que le reste du pays prenne résolument le chemin de l’euro-atlantisme.

De fait, l’on sentait ces dernières années que l’entrisme otanien dans le pays ne s’embarrassait plus de ces considérations. Certes, techniquement parlant, Kiev ne pouvait prétendre rejoindre l’alliance, mais cela n’empêchait plus vraiment les deux appareils militaires de s’entremêler. C’est ce qu’a expliqué en substance Poutine [le 22 février] :

« Le commandement des troupes ukrainiennes et les systèmes de contrôle sont déjà intégrés avec ceux de l’OTAN. Cela signifie que le commandement des forces armées ukrainiennes et même celui d’autres unités peut être directement exercé depuis le quartier général de l’OTAN. L’activité de ces forces armées et des services spéciaux est dirigée par des conseillers étrangers, nous le savons.

Les États-Unis et l’OTAN ont déjà commencé à exploiter sans vergogne le territoire ukrainien comme théâtre de potentielles opérations militaires (…) Sous des prétextes divers, des contingents de pays membres de l’OTAN ont été constamment présents sur le territoire ukrainien ces dernières années. »

Une menace intolérable

Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ? Qu’importe finalement que l’Ukraine appartienne formellement à l’alliance si on peut l’utiliser comme une plateforme menaçant le grand adversaire stratégique ? À ses risques et périls bien sûr, comme Kiev est en train de le découvrir un peu tard…

Car pour Moscou, une Ukraine hostile, lance fichée dans son ventre mou, est ontologiquement intolérable. Qui plus est au moment où Kiev rêvasse d’uranium enrichi et les Américains de projectiles hypersoniques. Poutine encore :

« Après le retrait américain du traité sur les missiles de courte et moyenne portée, le Pentagone ne cache pas son activité dans ce domaine, avec des missiles balistiques capables de toucher leur cible à plus de 5 500 km. Si de tels systèmes sont déployés en Ukraine, ils seront capables de toucher toute la Russie européenne. Des missiles balistiques lancés de Kharkov atteindront Moscou en 7 ou 8 minutes et ça ne prendra que 4 ou 5 minutes pour des missiles hypersoniques. C’est un couteau sous la gorge. »

Des missiles de l’OTAN à moins de 10 minutes de Moscou

=> Source : Le Grand jeu



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