Le Grand jeu : prolégomènes à la guerre d’Ukraine (1/4)

Note du Yéti : publié d’un seul tenant sur le site du Grand jeu, ce nouveau billet signé Observatus Geopoliticus me paraît trop important, trop essentiel, pour être lâché tel quel dans la nature au risque de vous y perdre. Je vous le livre donc en quatre épisodes distinctes, à la manière des feuilletons d’autrefois ou des séries d’aujourd’hui. Indispensable pour comprendre la géopolitique et la guerre d’Ukraine.


1. L’influence de la géographie sur la politique des États

Que vous ouvriez un journal, consultiez un site, allumiez la radio ou la télévision, tout le monde semble superbement ignorer ce que signifie le terme de géopolitique. D’aucuns prennent un air pontifiant et se lancent dans des explications absconses qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. D’autres, sans doute moins ambitieux, ne s’embarrassent pas de détails et rangent en vrac dans cette catégorie toutes les nouvelles internationales.

Et si, par miracle, certains en appréhendent correctement la définition, ils préfèrent de toute façon jeter pudiquement un mouchoir dessus car elle contrarie leur vision simpliste des affaires du monde : le Bien contre le Mal (moralistes mainstream), l’économie conditionne tout (marxistes et libéraux) ou encore les sombres machinations de quelque lobby caché (alternatifs tendance conspi).

Cela fait des années que votre serviteur renvoie tout ce joli monde dos à dos en tentant de montrer l’importance cardinale de la géopolitique pure, à savoir l’influence de la géographie sur la politique des États et, partant, sur les relations internationales. C’est l’essence même du Grand jeu, l’alpha et l’oméga de ce blog (même si tous les billets – on arrive bientôt à 700 ! – ne la mentionnent pas toujours ouvertement). Et l’actuelle crise ukrainienne, qu’on aurait bien du mal à expliquer autrement, le prouve une fois de plus…

Sans sous-estimer l’apport parfois capital d’autres facteurs – historiques, culturels, économiques – il n’en reste pas moins que, fondamentalement, la géographie commande tout : les guerres, les paix, les alliances. Elle s’inscrit dans l’inconscient collectif de la classe dirigeante des différents pays et se transmet de génération en génération. Elle dicte leur vision du monde.

Pendant des siècles, les Britanniques, qu’ils fussent catholiques ou protestants, ancien régime ou post-Révolution industrielle, conservateurs ou travaillistes, menèrent la même politique étrangère : diviser le continent européen pour mieux régner. Et le cher Mackinder (1904) n’est somme toute que l’aboutissement théorisé d’une vision beaucoup plus ancienne.

Russie : une obsession quasi mystique de sa sécurité

Une stratégie reprise quasiment telle quelle, mais à plus grande échelle, par les États-Unis après la Seconde guerre mondiale, nous l’avons expliqué de nombreuses fois. C’est ce conditionnement géographique qui leur a fait soutenir – en pleine Guerre froide ! – la branche la plus extrême du communisme (Chine maoïste) contre la plus modérée (URSS déstalinisée).

Nous pourrions donner mille autres exemples – pensons à l’obsession pakistanaise de la profondeur stratégique face à l’Inde qui pousse invariablement, mécaniquement, Islamabad à s’ingérer dans les affaires de l’Afghanistan voisin.

Et nous en venons à la Russie, ce fameux Heartland qui occupe tous les esprits outre-Atlantique. Si elle a varié de formes et de nature avec le temps – empire tsariste, URSS, Russie post-soviétique – elle a toujours gardé la même constante : une obsession quasi mystique de sa sécurité.

Pour les thalassocraties anglo-saxonnes, déjà protégées par la mer, la stratégie de division du continent n’était qu’un second niveau de protection en quelque sorte – ce qui explique d’ailleurs que, de défensive initialement, cette politique est très vite devenue offensive, visant à assurer leur hégémonie.

La Russie, elle, n’a jamais pu se payer ce luxe. Ne bénéficiant pas de frontières naturelles, terre de passage de toutes les invasions – Mongols, Napoléon, Hitler etc. – elle se considère comme perpétuellement menacée. Et elle a de tout temps cherché à se protéger par une ceinture de sécurité sur les territoires voisins.


=> Source : Le Grand jeu

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