Le Grand jeu : premières leçons des steppes

Alors que la situation au Kazakhstan est en voie de stabilisation – les ordres très stricts (« Tirez à vue ») n’y étant peut-être pas pour rien – quelques enseignements commencent à émerger des brumes steppiques…

Une révolte locale

Ceux qui, exaltés du Grand jeu ou un peu conspi sur les bords, voyaient la main américaine ont dû déchanter. La réaction de Washington aux événements a été complètement atone et même les observateurs russes, pourtant jamais en reste dès qu’il s’agit de subodorer une “révolution” colorée, se sont dans leur très grande majorité abstenus de jouer ce refrain.

La seule protestation impériale, par la voix de la porte-parole de la Maison blanche, aura été de contester le droit de l’OTSC à intervenir, ce qui a provoqué une réponse cinglante de la belle Maria : « Tout le monde est habitué au fait que certains représentants américains ne comprennent rien. » Ces joyeuses banderilles sont, soit dit en passant, une indication supplémentaire que Washington n’est pas impliqué dans les événements (le MAE russe n’aurait évidemment pas manqué de réagir en ce cas).

Quid des rumeurs sur des combattants islamistes/turcs/parlant arabe ? Pour l’instant, rien de tel ne semble émerger (ici ou ici). Il n’est pas impossible que certains aient fait le voyage syrien – n’oublions pas que les -stan voisins ont toujours été bons fournisseurs de rebelles, modérés ou non, en Syrie ou ailleurs – et auraient pu profiter de la fronde pour avancer leurs pions. Mais ça reste à confirmer. Surtout, il est de toute façon à peu près exclu qu’un État soit derrière.

La Turquie n’avait absolument aucun intérêt à mettre les dirigeants kazakhs en difficulté alors que, comme nous l’avons expliqué dans le dernier billet, ces derniers se sont rapprochés d’elle au cours de l’année écoulée. La réaction d’Ankara (et de Téhéran) a d’ailleurs été d’une magnifique indétermination, bredouillant quelques vagues paroles et refusant de se mouiller pour ne se mettre à dos ni le gouvernement ni le peuple.

Erdogan doit être très embêté par la tournure des événements, lui qui espérait pousser subrepticement ses pions vers l’Asie centrale turcique. L’incendie a en effet permis à une grosse bête de sortir de la taïga et de poser sa patte velue.

Tout bénèf pour Moscou mais…

On ne sait si Vladimirovitch aime faire des ricochets mais il a là l’occasion de faire d’une pierre deux ou trois coups.

Déjà, on vient de le dire, en mettant un frein aux ambitions sultanesques. Un moment attirée par les lumières du Bosphore mais paniquée par l’explosion de la révolte, la direction kazakhe ne jure désormais plus que par lui. Et au Kremlin, on ne doit pas bouder son plaisir.

Le Kazakhstan est crucial pour la Russie. Les deux pays partagent la plus longue frontière terrestre du monde (7 500 km !) et le premier est géographiquement le ventre mou de la seconde. Bien sûr, il n’a jamais été question d’une quelconque installation américaine au pays de Baïkonour – même au plus fort de la guerre d’Afghanistan, Washington n’a pu placer ses bases de ravitaillement qu’en Ouzbékistan et au Kirghizstan. Mais la politique étrangère multi-directionnelle kazakhe avait parfois le don d’agacer Moscou.

D’autant plus que, à l’instar de la Biélorussie d’ailleurs, le régime monopolisait les contacts avec la Russie et était son seul interlocuteur, tout autre responsable politique soupçonné d’avoir des liens trop étroits avec le grand voisin étant démis de ses fonctions. Ainsi, quoique importante, l’influence russe passait par des canaux très délimités et dépendait du bon vouloir de l’élite dirigeante. On a déjà vu les problèmes que cela posait avec la Biélorussie de Loukachenko…

C’est la raison pour laquelle, malgré les relations très solides entre les deux pays, Moscou a dû avaler quelques couleuvres ces dernières années : montée du nationalisme kazakh et discrimination de la minorité russe (environ 20% de la population), barrée des hautes fonctions publiques ou privées ; abandon de l’alphabet cyrillique et latinisation ; kazakhisation de l’enseignement etc.

S’il est encore trop tôt pour se prononcer, les événements actuels risquent d’inverser considérablement la donne et de placer les dirigeants, redevables, dans la paume de l’ours. Après Loukachenko et Pachinyan, c’est maintenant Tokaïev qui entre dans le club très select des obligés du Kremlin (il les collectionne ces derniers temps !)

Cependant, la chose peut se révéler à double tranchant. Si le liderisimo kazakh a la main trop lourde et que les Russes le secondent de trop près, ça peut vite leur aliéner une partie de la population et provoquer son hostilité ouverte, durable. Aussi, des garde-fous ont été définis sur la mission de l’OTSC, limitée dans le temps et dans ses objectifs : garder les infrastructures essentielles (dont Baïkonour) et s’ingérer le moins possible dans le conflit interieur.

Une intervention inédite de l’OTSC

Pour finir, un mot justement sur l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Fait très intéressant, mais peu relevé par les commentateurs, c’est la première fois que cette mini-OTAN eurasienne intervient depuis sa création il y a vingt ans ; jusqu’ici, elle se contentait d’exercices militaires. Est-ce un signe supplémentaire de l’inexorable montée en puissance russe ?

Ses statuts spécifient qu’elle n’intervient normalement pas dans les affaires internes de ses membres, ce qui explique que les crises à répétition au Kirghizstan par exemple se soient résolues sans elle. Cela explique aussi pourquoi le président Tokaïev, aux abois, ait évoqué avec grandiloquence « six vagues d’attaque » de 20 000 terroristes (rien que ça) « entraînés à l’étranger ». Si, comme vu plus haut, l’implication de certains éléments barbus n’est pas à exclure bien que tout cela reste flou à l’heure actuelle, on gage que Moscou n’a pas non plus été trop regardant…

En plus des troupes russes et arméniennes, le Tadjikistan et la Biélorussie ont répondu présent tandis que le Kirghizstan devrait bientôt le faire. L’OTSC peut s’enorgueillir d’un joli succès et la solidité des liens entre ses membres est désormais affichée de manière concrète.

Un signal est lancé en Eurasie, qui ne sera sans doute pas passé inaperçu des Turco-Azéris ou des Taliban : si nous intervenons au Kazakhstan sur des prétextes acrobatiques, ne pensez même pas à toucher un cheveu de l’Arménie ou du Tadjikistan. À bon entendeur…


=> Source : Le Grand jeu

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