Le Grand jeu : l’Inde, objet de toutes les convoitises

Le Grand jeu : l’Inde, objet de toutes les convoitises

Des nombreuses fois où Poutine est passé par l’India Gate de New Delhi, celle-ci restera assurément dans les annales.

Beaucoup a été dit et écrit sur la signature du contrat portant sur la livraison des S-400 à l’Inde. C’est la principale information retenue et il est vrai qu’elle est importante, comme nous l’expliquions il y a deux ans :

Moscou a doté ses deux partenaires du triangle eurasien [Chine et Iran] de systèmes anti-aériens perfectionnés. Après la levée de l’embargo à destination de l’Iran, les premiers S300 sont déjà arrivés à Téhéran, réduisant à peu près à néant tout risque de guerre future irano-américaine.

Quant à la Chine, elle vient d’avancer le paiement et devrait recevoir ses S400 début 2017, sanctuarisant son territoire à un moment où les tensions avec les États-Unis s’exacerbent en mer de Chine méridionale et dans la péninsule coréenne.

Le triangle se mue même en carré d’as avec la fourniture de S400 au vieil allié indien. Que le contrait ait été signé ou pas encore importe peu : New Delhi recevra sa part du gâteau pour fêter en fanfare son entrée dans le mouvement qui ne cesse de monter, l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).

Pour Moscou, c’est doublement bénéfique : apaisement des rivalités (notamment sino-indiennes) de ses alliés par la fourniture d’armements sophistiqués qui fait entrer des écus sonnants et trébuchants dans les caisses. Quant aux Américains, quelques années après avoir vu s’effondrer leurs rêves d’établir une présence continue au cœur de l’Eurasie afin de la maintenir divisée, ils voient maintenant avec horreur des pans de plus en plus importants du continent-monde échapper à leur menace potentielle.

Cet apaisement nécessaire à l’intégration de l’Eurasie passe effectivement par la sanctuarisation du territoire des rivaux. N’ayant désormais plus à craindre l’autre, ils n’en négocieront qu’avec plus de sérénité aux sein des structures dont ils font partie :

La date de livraison de ce qui est vraisemblablement le meilleur système SAM du monde devrait bientôt être finalisée. Rappelons que le contrat avait été signé lors du sommet 2016 des BRICS. Ironie de l’histoire, trois régiments (chacun comportant seize lanceurs) devraient être positionnés à l’ouest face au Pakistan et deux régiments à l’est face à la Chine, tous deux désormais partenaires de l’Inde au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai :

Gageons que l’OCS aura pour effet de gommer les différends entre les futurs ex-frères ennemis et rendra, dans quelques années, superflu cet achat de S400…

Depuis plusieurs années, et notamment depuis l’arrivée de Modi au pouvoir, le rapprochement sino-indien est entré dans une nouvelle phase, certes entrecoupée de rechutes comme lors de l’affaire bhoutanaise. Cette tendance générale au réchauffement des relations se constate y compris dans des dossiers mineurs, comme la proposition de Pékin de travailler de concert avec Delhi aux Maldives, archipel où les deux géants asiatiques se tiraient précédemment la bourre.

Par ailleurs, en achetant les S400 russes, l’Inde a envoyé bouler Washington et ses menaces de sanctions. Comme l’explique joliment un connaisseur :

« D’une part parce qu’elle sait que les Américains ont besoin de ne pas se l’aliéner afin de disposer, encore et toujours, d’un éventuel allié de revers contre la Chine. D’autre part parce qu’elle n’a pas besoin, elle, des États-Unis pour faire contrepoids aux Chinois. La Russie est là pour ça.

La Russie qui a toujours fourni le meilleur de sa technologie militaire à l’Inde avant de le faire à la Chine. Sauf, pour une fois, sur le système S-400, précisément. La Russie qui est la mieux placée pour assurer la stabilité de l’Asie centrale et y contenir avec l’Inde et la Chine la montée de l’islam radical, dont les risques de propagation inquiètent autant Moscou que Pékin et New Delhi. La Russie qui, elle aussi, continue de commercer avec l’Iran en dépit des sanctions américaines.

Que les Américains l’admettent ou non, ils ne pèsent rien sur la scène asiatique lorsqu’il s’agit du jeu à trois entre Russes, Chinois et Indiens. Ils ne sont qu’un joker éventuel dans le jeu de vieilles puissances pratiquant une autre diplomatie que la leur, sur un autre tempo chronologique, dans un autre champ moral et spirituel que celui des États-Unis. À la jonction de l’Altaï, du Pamir et de l’Himalaya, les rodomontades des rednecks ne pèsent rien. »

New Delhi est également en passe d’envoyer paître les menaces américaines dans un autre dossier. Deux compagnies publiques indiennes viennent de signer des contrats pour continuer à importer du pétrole iranien après la mise en place de la deuxième tranche de sanctions US, le 4 novembre. Il est d’ailleurs possible que les paiements soient effectués en roupies (tss tss dédollarisation, quand tu nous tiens…)

Plus généralement, l’Inde étudie très sérieusement la possibilité de court-circuiter le dollar, non seulement avec l’Iran, mais aussi avec le Venezuela et la Russie. Le fidèle lecteur ne sera pas surpris, nous en évoquions la possibilité il y a deux ans et demi.

Mais revenons à la visite de Vladimirovitch. D’autres accords ont été conclus, allant de l’énergie nucléaire à l’exploration de l’espace. Moscou invite également les Indiens à participer aux colossaux projets gaziers dans la péninsule de Yamal et dans l’extrême-Orient russe.

Last but not least, Poutine et Modi ont, dans leur déclaration finale, insisté à plusieurs reprises sur la « nécessité de consolider le monde multipolaire et les relations multilatérales ». Ils ont même évoqué l’idée d’une architecture de sécurité régionale dans la zone indo-pacifique. Décodage : l’unipolarité américaine est rejetée. En un mot :

Pour Moon of Alabama et l’excellent Bhadrakumar dont l’article est cité plus haut, Modi a signé la fin du QUAD. Quézako ? Votre serviteur a déjà eu l’occasion d’expliquer la stratégie américaine des chaînes d’îles afin de contenir l’Eurasie :

Les Philippines sont d’importance : dans l’encerclement de l’Eurasie par les États-Unis, elles sont la clé du sud-est.

Elle fait même partie d’un réseau de containment mis en place par les États-Unis dans les années 50 : l’Island chain strategy ou, en bon français, stratégie des chaînes d’îles. Si ce fait est très peu connu en Europe et n’est jamais évoqué dans les médias, même les moins mauvais, il occupe pourtant les pensées des amiraux chinois et américains ainsi que les états-majors de tous les pays de la région ou les publications spécialisées (tag spécial dans The Diplomat, revue japonaise par ailleurs très favorable à l’empire).

Petite parenthèse historique : la réflexion stratégique autour des îles du Pacifique-ouest commença dès le début du XXème siècle, quand les États-Unis mirent la main sur les anciennes colonies espagnoles de Guam et… des Philippines (1898), tandis que l’Allemagne occupait les îles Marianne et Palau, et que la marine japonaise prenait son essor en dépossédant la Chine de Taïwan (1895). C’est à Haushofer, attaché militaire allemand au Japon de 1908 à 1910, que l’on doit les premières analyses sérieuses, où apparaissent déjà des considérations bien actuelles (rideau de protection, nœuds stratégiques etc.)

Pour Haushofer, cependant, ces chaînes d’îles constituaient pour les États continentaux comme la Chine ou l’Inde un rempart face aux menées des puissances maritimes. Les vicissitudes du XXème siècle et l’inexorable extension de l’empire US ont retourné la donne : ces arcs insulaires étaient désormais un rideau de fer contenant l’Eurasie (le bloc sino-soviétique durant la Guerre froide) et “protégeant” le Pacifique américanisé.

Ce qui nous amène au Grand jeu actuel. Que le domino philippin tombe et c’est la première chaîne qui est sérieusement ébréchée. La deuxième ligne étant plus virtuelle (car uniquement maritime, sans armature terrestre véritable), c’est le Pacifique, donc les côtes américaines, qui s’ouvrent partiellement à la Chine :

Pour faire simple, le QUAD est la troisième chaîne de containment de la Chine, composé de puissances économiques importantes, en arrière ligne, inféodées aux États-Unis : Japon, Australie et, du moins dans les rêves des stratèges US, Inde. Cette alliance informelle, créée au milieu des années 2000, a traversé diverses vicissitudes et connaît un regain de forme avec la sinophobie primaire du Donald, pour une fois d’accord avec son Deep State. D’aucuns voient dans le QUAD le prémisse d’une OTAN indo-pacifique.

Il y a deux mois, Modi avait déjà mis le holà, montrant ainsi de profondes divergences entre l’Inde et les deux autres valets de l’empire. Son idée de sécurité régionale, avancée lors du sommet avec Poutine, semble enfoncer un clou dans le cercueil du QUAD.

Attention toutefois. Un autre bon spécialiste, Pepe Escobar pour ne pas le nommer, est un peu moins optimiste, se méfiant des atermoiements de New Delhi entre multipolarité eurasienne et rapprochement avec Washington. Cela fait écho à ce que nous écrivions en 2016 après le sommet BRICS de Goa :

Inde-Russie :

L’alliance traditionnelle de la Guerre froide a largement survécu et les deux pays coopèrent toujours militairement, énergétiquement, diplomatiquement, financièrement (dédollarisation). 70% de l’armement indien est d’origine russe et nous apprenons d’ailleurs aujourd’hui que Moscou fournira ses fameux S-400 à l’Inde, la mettant au même rang que la Chine et au-dessus de l’Iran (qui n’a bénéficié “que” de S-300). La Russie est, avec le Japon, le seul pays de la planète à tenir annuellement un sommet bilatéral avec New Delhi. Bref, l’amitié indo-russe est là pour durer et il y a plus de chance qu’un homme mette le pied sur Pluton que de voir ces deux-là se placer dans des camps opposés. Sauf que…

Inde-USA :

Depuis plus de quinze ans, Washington travaille l’Inde pour tenter de la retourner. Cela avait déjà commencé sous Clinton (le mari), puis l’inénarrable “guerre contre le terrorisme” de Bush (le fils) avait pu faire croire à l’Inde que les Américains étaient sérieux. Soyons justes : l’AfPak post-2001 est sans doute le seul endroit du monde où Washington a réellement lutté contre le djihadisme/islamisme/terrorisme, et pour New Delhi, c’est tout ce qui comptait. A mesure que le double-jeu pakistanais apparaissait au grand jour, le rapprochement entre les États-Unis et l’Inde était inévitable. Ça ne va pas encore très loin mais quelques signes dérangeants sont apparus ces dernières années.

En 2009, l’empire avait fait pression sur l’Inde pour qu’elle abandonne l’IPI, gazoduc Iran-Pakistan-Inde déjà dans les cartons, et choisisse à la place l’aberrant TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde). Alors certes, la situation a un peu évolué depuis. Mais le fait que New Delhi ait pu, comme de vulgaires eurocrates de Bruxelles, succomber aux mirages énergétiques promus par tonton Sam laisse rêveur…

Et il y a deux mois, un accord inédit a été signé entre les marines des deux États. Pas de panique à bord, ce LEMAO autorise seulement les navires à faire relâche et à se ravitailler dans les ports du partenaire en cas d’exercices militaires ou de mission humanitaire et ne stipule en aucun cas le déploiement de troupes sur lesdites bases. M’enfin, tout de même… On sait très bien comment fonctionne l’entrisme américain et sa politique des petits pas.

En réalité, l’Inde ne cessera peut-être jamais son tango, ne souhaitant s’aligner sur personne et restant une subtile inconnue dans l’équation du Grand jeu. L’empire ayant déjà cédé tellement de cases sur l’échiquier eurasien, il ne peut se permettre de perdre totalement l’un des derniers pays encore un tant soit peu neutre du continent-monde. C’est sans doute la principale raison pour laquelle, malgré leur rage, les Américains n’oseront pas sanctionner New Delhi pour l’achat des S400 russes ou du pétrole iranien…

=> Source : Le Grand jeu

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L'observateur des soubresauts géopolitiques au Moyen-Orient