Le Grand jeu : le point de non-retour

Sur le terrain, les Russes ont commencé à entrer dans les faubourgs de Kiev. Les rapports sont un peu contradictoires car les autorités ukrainiennes ont eu la mauvaise idée de distribuer des milliers d’armes à feu à la population et on ne sait pas toujours si les tirs entendus sont ceux des soldats ou des nombreux règlements de compte qui ont lieu.

Par ailleurs, le panier de crabes maïdanite commence à arriver à ébullition. La milice Azov a d’ors et déjà annoncé qu’elle considérait Zelensky comme un traître pour avoir osé évoquer des pourparlers de paix avec Poutine. Curieusement – ou pas – Azov est rejoint dans son jusque-boutisme par le Washingtonistan qui s’oppose (!) à l’ouverture de négociations.

Rien de très étonnant finalement puisque le gouvernement ukrainien commence à se ranger (partiellement) aux conditions de Moscou, notamment la question de la neutralité, ce qui serait un drame pour DC la Folle…

Une progression russe à un rythme élevé

Ailleurs dans le pays, les Russes progressent lentement mais sûrement. Voici grosso-modo (car les infos ne concordent pas toujours) l’avance sur vingt-quatre heures, du 24 au 25 février :

Si le Pentagone et Londres tentent d’en minimiser la rapidité, les observateurs trouvent au contraire que le rythme est enlevé :

« Les responsables du Pentagone ont déclaré que les forces russes n’avançaient pas sur Kiev aussi vite que prévu. Pourtant, les forces russes ne sont qu’à des kilomètres du centre de la ville. À quelle vitesse le Pentagone s’attendait-il à ce qu’ils se frayent un chemin vers Kiev, qui se trouve à environ 145 km de la frontière biélorusse, en 2 jours ? »
« L’Ukraine se forme à l’art de la guerre urbaine. La Russie avance à l’intérieur de Kiev, une ville de 3 millions d’habitants. Il a fallu une semaine aux États-Unis pour prendre Fallujah, une ville de 200 000 habitants. Nous avons commencé avec la ville encerclée et notre logistique en place. La Russie a dû se battre contre des défenses en couches. »

L’efficacité russe

De manière générale, l’efficacité russe, alors que le gros des forces n’est pas encore à pied d’œuvre, est admise par les spécialistes même s’il y a eu quelques couacs (les infos sont encore contradictoires) et que les troupes ukrainiennes résistent parfois admirablement.

Chose qui peut être intéressante pour la suite, il appert que des civils locaux, y compris à Kiev, filment les lieux des embuscade préparées par les Ukrainiens, indiquent leurs coordonnées et postent le tout sur les réseaux sociaux, donnant ainsi l’information aux Russes (un exemple parmi d’autres ici). En filigrane, c’est toute la question de la réception de l’intervention par la population ukrainienne, impossible à mesurer pour l’instant.

Toujours est-il que les envahisseurs prennent bien soin d’épargner le plus possible les civils, ce qui donne parfois lieu à des scènes abracadabrantes, comme cet hélicoptère qui détruit “en direct” un Buk ukrainien sur une autoroute juste à côté d’automobilistes continuant tranquillement à rouler…

Le soutien du “reste du monde”

Sur le plan international, le contraste est frappant entre l’hystérie occidentale et la réaction du reste du monde.

Nous avons déjà vu dans le billet d’hier que plusieurs pays ont plus ou moins cautionné l’intervention russe ou, en tout cas, se sont gardés de la condamner. Ils ne sont pas les seuls. Un article au titre évocateur – Les alliés américains au Moyen-Orient s’acoquinent avec la Russie pendant l’invasion de l’Ukraine – résume bien le changement tectonique qui a eu lieu dans la région :

« L’administration Biden a demandé à Israël de fournir à l’Ukraine des systèmes de défense anti-aérien et à l’Arabie saoudite d’augmenter sa production pétrolière. Les deux pays ont refusé, laissant les Etats-Unis avec moins d’options (…) Dans le même temps, le Qatar, que le président Biden a récemment fait accéder au rang d’allié majeur non-membre de l’OTAN, a refusé de prendre parti dans le conflit tandis que les Émirats Arabes Unis et le Pakistan se sont publiquement rapprochés de la Russie à l’aube de l’invasion.  »

Même la Turquie, pourtant proche de Kiev et membre de l’alliance atlantique, retourne doucement sa veste, balayant la demande de Kiev de bloquer les Détroits aux bateaux russes, s’opposant aux sanctions et allant même jusqu’à expliquer que les experts d’Ankara en sont encore à réfléchir pour déterminer si l’intervention russe en Ukraine est bien une guerre !

Quant à l’Inde, sur laquelle fait intensément pression Washington pour qu’elle condamne Moscou, elle pense plutôt déjà à la dédollarisation de ses échanges avec le Heartland.

L’hystérie occidentale

Cette relative tranquillité internationale contraste de manière frappante avec l’agitation qui s’est emparée de l’Occident, lancé dans un véritable concours Lépine de qui proposera la sanction la plus dure, la plus définitive. La plus suicidaire aussi si l’on en croit les prévisions apocalyptiques du monde financier concernant la facture énergétique que l’UE aura à payer cette année : 1 200 milliards de dollars, qui dit mieux ?

Non content de proposer maintenant de couper la Russie du système Swift – ce qui risque encore de multiplier l’ardoise ou, tout simplement, de laisser l’Europe à court d’énergie – le système impérial envisage de fournir des armes anti-aériennes à l’Ukraine… en pleine guerre. L’engrenage irréversible s’approche à grands pas. Le genre de moment où une petite erreur de calcul – convoi escorté par des soldats de l’OTAN bombardement russe –> morts –> réaction –> contre-réaction – peut entraîner une catastrophe à grande échelle.

Sans vouloir être alarmiste, la situation commence vraiment à tourner au vinaigre. Ce que Moscou résume sans ambages : « Le fait est que nous sommes proches de là où commence le point de non-retour. »


=> Source : le Grand jeu (mise à jour du 26 février)

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