Le Grand jeu : hystérisation (saison 8 )

La guerre de l’information est repartie pour un tour ! Nous prédisions dans le dernier billet : « Dans un étonnant exercice d’objectivité (mais qui ne saurait sans doute durer), la BBC elle-même ne dit d’ailleurs pas autre chose» Ça n’a effectivement pas traîné du côté de la perfide Albion…

Une improbable tribune pondue par l’ex-vénérable Times nous apprend que le diabolique Vladimir instrumentalise la misère humaine à la frontière polonaise. Habituel fatras de rumeurs et d’insinuations sans le moindre élément concret.

Cela n’étonnera évidemment pas le bienveillant lecteur de notre Grand jeu (qui soit dit en passant est épuisé mais ressortira en version poche l’année prochaine) :

Les historiens du futur se pencheront avec effarement sur les invraisemblables délires de notre classe médiatique occidentale, que d’aucuns rangent non sans raison dans la catégorie des troubles mentaux ou de l’hystérie de masse. La marque d’un système complètement perdu, ivre, halluciné, en phase terminale. Poutine est accusé d’à peu près tous les maux possibles et imaginables, jugez-en par vous-même… Il militarise des pieuvres géantes, subvertit nos enfants avec des dessins animés, menace de faire mourir de froid les pauvres habitants de l’Arkansas, attaque la démocratie américaine à coups de Pokémon (CNN !), noyaute la révolte des Gilets jaunes en France, entraîne des baleines militaires pour harceler les pêcheurs de la Norvège, membre de l’Otan, pirate les pipelines états-uniens, lance sur la planète son armée de cafards robotiques, empoisonne des opposants dont personne n’avait entendu parler ou, tant qu’on y est, Hillary Clinton elle-même. Jamais repu, il se permet d’instrumentaliser l’humour, la persuasion Jedi, les campagnes de vaccination pour diviser le peuple américain, l’hypocrisie, le post-modernisme, le judo, les prénoms, le climat, les migrants, Photoshop et même le silence ! Quel diable d’homme…

Que cache cette nouvelle névrose de la “menace russe” en Biélorussie qui s’accompagne – ô douce coïncidence – de soudains signaux d’alerte en Ukraine, sur le front oriental en général, en mer Noire et même en Norvège (câbles sous-marins coupés, l’ombre de l’ours plane) ? Quand les officines impériales actionnent leur bras médiatique pour hystériser le débat, ce n’est jamais sans raison.

Le reflet du changement géopolitique tectonique de ces vingt dernières années

Quelques pistes : formation du nouveau gouvernement hétéroclite en Allemagne (où la position à tenir à l’égard de Moscou est sujette à d’intenses discussions contradictoires), montée des “populistes” en France (l’addition des voix souverainistes donne près de 40% dès le premier tour – montrer Poutine comme l’orchestrateur de la crise migratoire peut les mettre en difficulté), mais aussi fiasco de l’inénarrable dossier Steele sur la pseudo collusion Trump-Russie.

Plus globalement, la désormais indépassable querelle au sein de l’État profond – Russie ou Chine, telle est la question – n’est sans doute pas non plus étrangère à l’affaire. Nous avons déjà montré à plusieurs reprises à quel point ce casse-tête complique singulièrement la donne pour les penseurs stratégiques impériaux. La question s’était notamment posée avec l’arrivée du Donald à la Maison blanche en 2017 :

Les observateurs avisés de la chose internationale sont dans l’expectative. The National Interest évoque un possible “Nixon à l’envers” : jouer cette fois la Russie contre la Chine. Fait qui ne manque pas de sel, ce retournement est soutenu par le vénérable Kissinger, l’officieux conseiller de Trump et l’éminence grise de Nixon qui avait conseillé le pivot vers Pékin. De quoi faire baver de rage le docteur Zbig, toujours pas guéri de sa russophobie maladive et qui préférerait jouer la carte chinoise contre Moscou…

Ce questionnement n’est que le reflet du changement tectonique de ces vingt dernières années et qu’un général américain vient enfin d’admettre pour la première fois : nous sommes maintenant « officiellement » entrés dans un monde tri-polaire.

Aux exceptionnalistes, espèce en voie de disparition encore persuadée que l’empire peut affronter l’ours et le dragon en même temps, répondent les réalistes qui se gaussent de cette chimère (ici ou ici). Aux néo-kissingériens voulant concentrer les efforts contre Pékin s’opposent les post-brzezinskiens qui refusent que la Chine distrait l’empire de son affrontement contre Moscou.

L’hystérisation actuelle de la menace russe montre que ces derniers n’ont pas perdu la main…


=> Source : Le Grand jeu

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