Le Grand jeu : cette autre Ukraine qui se prépare en mer de Chine…

Alors que les yeux de la planète sont fixés sur l’Ukraine, l’autre bout de l’échiquier eurasien réunit petit à petit tous les ingrédients d’un futur conflit jumeau. N’acceptant visiblement pas le reflux impérial, la thalassocratie américaine semble en effet décidée à allumer des feux sur tout le pourtour du continent-monde.

Bras de fer en extrême-Orient

Mais avant d’y venir, quelques rappels sont nécessaires. Nous avons expliqué à de multiples reprises que les tensions en Extrême-Orient, coréennes par exemple, n’étaient elles-mêmes qu’un épisode d’un bras de fer bien plus vaste :

C’est de haute géostratégie dont ils s’agit. Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine (…) La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région.

Pour les États-Unis, le sud du Rimland semble définitivement perdu (entrée de l’Inde et du Pakistan dans l’OCS, fiasco afghan), le Moyen-Orient tangue sérieusement (Syrie, Iran, Irak maintenant, voire Yémen). Restent les deux extrémités occidentale (Europe) et orientale (mers de Chine) de l’échiquier où l’empire maritime s’arc-boute afin de ne pas lâcher (…)

Washington utilise habilement un conflit ancien et réel (crise coréenne : 1er niveau) pour placer ses pions sur l’échiquier (Grand jeu : 2nd niveau). Les troupes américaines ou les batteries THAAD en Corée du Sud sont officiellement tournées contre la Corée du Nord, officieusement contre la Chine. Et les turpitudes du trublion de Pyongyang sont un prétexte en or massif pour maintenir la présence militaire américaine dans la zone.

Dans le Pacifique, l’oncle Sam a élaboré une stratégie presque aussi vieille que son désir de régenter le monde, comme les fidèles lecteurs ont pu le lire dans l’ouvrage de votre serviteur :

La Corée n’est qu’un chaînon d’un réseau de containment bien plus vaste, mis en place par Washington dès les années 1950 : l’Island chain strategy ou, en bon français, “stratégie des chaînes d’îles”. Si ce fait est très peu connu en Europe et n’est jamais évoqué dans les médias, même les moins mauvais, il occupe pourtant les pensées des amiraux chinois et américains, ainsi que les états-majors de tous les pays de la région ou les publications spécialisées.

Fait intéressant, la réflexion stratégique autour des îles du Pacifique-ouest commence très tôt, dès le début du XXe siècle. À l’époque, les États-Unis mettent la main sur les anciennes colonies espagnoles de Guam et des Philippines, tandis que l’Allemagne occupe les îles Mariannes et Palau, et que la marine japonaise prend son essor en dépossédant la Chine de Taïwan (1895). C’est à un certain Haushofer, attaché militaire allemand au Japon de 1908 à 1910, que l’on doit les premières analyses sérieuses, où apparaissent déjà des considérations bien actuelles : rideau de protection, nœuds stratégiques…

Pour Haushofer, cependant, ces chaînes d’îles constituaient pour les États continentaux comme la Chine un rempart face aux menées des puissances maritimes. Les vicissitudes du XXe siècle et l’inexorable expansion de l’empire américain retournent complètement la donne. Ces arcs insulaires sont désormais pour Washington un rideau de fer protégeant “son” Pacifique et contenant l’Eurasie – le bloc sino-soviétique durant la Guerre froide, le duo Pékin-Moscou de nos jours.

Le premier rideau passe par les points chauds de l’actualité en Extrême- Orient : la Corée, Okinawa, Taïwan et les Philippines. Là, les bases américaines et la fameuse VIIe flotte font directement face au dragon. La seconde ligne, principalement maritime, est plus lâche et sans véritable armature terrestre. Partant du Japon, elle est centrée autour de l’île de Guam.

L’on comprend maintenant mieux la volonté chinoise de réunification avec Taïwan ou les revendications dans les mers de Chine méridionale (Spratleys, Paracels) et orientale (Senkaku/Dyaoshu). Elles visent avant tout à repousser l’encerclement américain et à s’ouvrir des voies vers l’océan mondial.

Il faut bien comprendre que ce concept de chaînes d’îles est ancré dans l’esprit de l’état-major et des stratèges américains, comme le montre par exemple :

un document de la Sécurité nationale visant à « maintenir la primauté stratégique américaine dans l’Indo-Pacifique et y promouvoir l’ordre libéral tout en contrant la Chine dans l’établissement de nouvelles sphères d’influence illibérales [sic] ».

Offensif (et quelque peu obsessionnel), le mémo appelle à mettre en œuvre une stratégie pour :

  1. éliminer, en cas de conflit, la supériorité aérienne et navale chinoise à l’intérieur de la première chaîne d’îles
  2. défendre les nations de la première chaîne, dont Taïwan
  3. assurer une domination totale en dehors de la première chaîne

Répétition du scénario ukrainien sur Taïwan

Et nous en venons à ce qui nous occupe…

L’année dernière,le commandement indo-pacifique de l’armée américaine a proposé d’inclure dans le vote du budget militaire une certaine Pacific Deterrence Initiative, PDI pour les intimes. Ce projet de plusieurs milliards de dollars consiste ni plus ni moins à renforcer les capacités impériales sur la première chaîne d’îles.

Ce fut au passage l’occasion pour certains observateurs de rabrouer les “post-modernes” – pour qui les nouvelles technologies, les flux commerciaux et d’information ont effacé les distances et les reliefs – et de rappeler l’indépassable importance de la bonne vieille géographie…

Mais revenons à notre PDI. La première ébauche prévoyait apparemment l’installation de missiles à longue portée, menaçant directement le territoire chinois. Retoqué par le Congrès US, il semble (même s’il est difficile de s’y retrouver dans le langage abscons du Pentagone) que les options les plus offensives aient été abandonnées pour donner au projet un caractère plus défensif, ce qui fait dire à certains que c’est trop peu pour contre-balancer la montée en puissance du dragon.

Toujours est-il qu’à Pékin, on observe la chose de très près et l’on sait parfaitement – l’Ukraine est là pour le prouver ! – que l’entrisme US peut très vite transformer le défensif en offensif.

Le parallèle entre les deux théâtres est d’ailleurs flagrant. Dans les deux cas, le défenseur de la veuve et de l’orphelin vole au secours d’un pays (Ukraine, Taïwan) convoité par un puissant voisin qui le considère historiquement comme sien et stratégiquement comme indispensable – l’Ukraine est la clé défensive de la Russie, nous l’avons vu, et Taïwan est le verrou qui, une fois sauté, permettrait à la Chine de se projeter sur l’océan mondial.

OTAN à l’ouest, chaîne d’îles à l’est : Washington apporte d’abord son soutien défensif, puis utilise ces points de fixation dans son plan global de containment, puis rompt l’équilibre stratégique en sa faveur, provoquant invariablement l’entrée en guerre de ses adversaires.

Ce grignotage, sur le point d’arriver à maturation en Ukraine avant l’intervention russe, commence doucement à se mettre en place dans le Pacifique occidental. Et pas plus que Moscou, Pékin ne pourra accepter ne serait-ce que la possibilité de voir des missiles pointés sur son territoire, qui plus est en face des plus grands ports de commerce mondiaux.

Nous n’en sommes pas encore là mais les pièces du puzzle se mettent peu à peu en place, inéluctablement. Si le Washingtonistan rejoue un scénario à l’ukrainienne, il n’y a aucune raison de douter que la Chine répondra à la russe…


=> Source : Le Grand jeu

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