Le Génépi viré des prisons par Macron

Le Génépi viré des prisons par Macron

Prison, réinsertion et circulation des savoirs. Dans un long mais passionnant fil A. Mox nous raconte toute la vie du Génépi.

Le gouvernement vient de supprimer la subvention du Génépi qui œuvrait dans les prisons depuis 42 ans. En vertu du fait que, depuis toujours, l’administration pénitentiaire s’estime au dessus des lois, elle a également interdit aux bénévoles du Génépi l’accès à un certain nombre de prisons. Illustration n° quarante-douze mille du « Donnez-nous le pouvoir absolu et que la justice, la police, les associations ou les parlementaires cessent de fouiner dans nos affaires ».


Comme plein de copains, d’anciens du Génépi France, je suis restée prudente et relativement silencieuse sur la tempête que traverse l’association à laquelle j’ai appartenu pendant près de quatre ans pendant mes études, au sein de laquelle je me suis engagée et j’ai grandi. Et puis, ce matin, j’ai lu une connerie de trop. Alors, allons-y, discutons un peu de ce qu’était et de ce qu’est le Génépi.

La préhistoire du Génépi

Le Génépi s’inscrit dans une longue histoire du décloisonnement des établissements pénitentiaires qui commence avec mai 1968, entre une crise pénitentiaire, l’incarcération de militants et une initiative d’intellectuels. Au début des années 70, les professionnels de la rébellion qui se trouvaient sur les barricades ont été incarcérés dans certains recoins de France. Des détenus politisés et organisés sont ainsi regroupés derrière les murs.

En 1971, autour du philosophe Michel Foucault, se crée le GIP (Groupe information prisons) avec pour objectif d’informer, de donner la parole à ceux qui ne peuvent pas la prendre et de témoigner. Parallèlement, les prisons françaises connaissent une crise majeure. À la fin de l’année 1972, la pénitentiaire dénombre pas moins de 85 incidents graves en détention (dont plusieurs prises d’otage, parfois dramatiques).

Pour y répondre, et réaffirmer son autorité, la pénitentiaire ordonne la suppression des colis de Noël qui permettent aux familles d’offrir aux personnes détenues de quoi améliorer leur quotidien. Ce n’était pas malin. La crise se transforme en révoltes, en rébellion, en mutinerie : protestations collectives, grèves de la faim et du travail. Des organisations se créent alors pour structurer la contestation (ADDD et CAP) [association de défense des droits des détenus et CAP, comité d’action des prisonniers, ndlr.]

Valéry Giscard d’Estaing

En 1974, c’est plus d’une quarantaine d’établissements pénitentiaires qui s’enflamment et perturbent même la campagne présidentielle qui oppose François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing. Le 27 mai 1974, VGE l’emporte et devient le plus jeune président de la Ve République. Il n’a pas de baguette magique. La crise continue. En juillet 1974, la maison d’arrêt de Nîmes est saccagée par les détenus.

Mais Giscard est brillant, et il est bien conseillé par un certain Lionel Stoléru : ingénieur des mines, chef d’orchestre, économiste, conseiller technique à la présidence sur les questions d’économie et humaniste, d’abord. Le 10 août 1974, VGE se rend à Lyon, entre en prison, se mêle aux détenus, sert la main des prévenus. Il fait montre de respect. Les révoltes cessent. La crise est passée, au moins pour un temps.

VGE commande une grande réforme des prisons : augmentation du nombre de personnels médical, d’enseignants, de juges, protection sociale des détenus, effort budgétaire, renforcement de la formation des personnels… Valéry Giscard d’Estaing, cet affreux gauchiste, en somme.

La naissance du GENEPI

Lionel Stoléru recommande alors au Président de conduire une expérience en faveur de la réinsertion : pourquoi ne pas faire entrer en détention des jeunes gens de grandes écoles pour aider ceux détenus dans les prisons ? [Aux étudiants de Polytechnique ont succédé des milliers d’étudiants en droit, en psycho, en histoire, en socio, en lettres, et de tant d’autres filières.]

Il s’agissait de permettre à ces gamins, qui réussissaient leur vie, de tendre la main à ceux qui étaient entrain de la rater. Et de montrer aux futurs chefs d’entreprise du pays que les personnes détenues pouvaient constituer de bons travailleurs. Le 26 mai 1976, le GENEPI (Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées) vit le jour, composé de 120 bénévoles répartis dans 12 groupes locaux.

Pour le sigle, Lionel Stoleru choisit le nom d’une fleur (oui, celle qui donne l’alcool) : une belle fleur qui pousse dans la roche des montagnes, là où rien d’autre ne vit. Il signait là l’ambition de l’association, être là où personne n’irait. Le GENEPI enseignait en détention aux cotés des personnes de l’Éducation nationale, encore trop peu nombreux. Il avait alors pour objet de « collaborer à l’effort public en faveur de la réinsertion sociale des personnes incarcérées ».

Le GENEPI est une association indépendante et apartisane, mais née d’un projet politique, née d’une volonté politique, née à l’Élysée, et ce n’est pas tout à fait anodin.

Le GENEPI montre les dents

Et puis le GENEPI a grandi. En 1981, l’Assemblée nationale adopta la loi Peyrefitte dite « Sécurité et liberté ». Ce fut l’occasion pour l’association d’affirmer pour la première fois, publiquement, son désaccord. Le GENEPI avait été fondé pour participer à l’effort de réinsertion, mais il n’entendait pas subordonner sa définition de la réinsertion à celle qui transparaissait de certaines politiques sécuritaires.

À compter de cette date, le GENEPI s’est définitivement structuré en trois dimensions : l’intervention en détention (1), l’information et la sensibilisation du public (2) et la réflexion et la prise de position (3).

Trente ans plus tard, en 2011, le GENEPI a fait son examen de conscience : qu’en était-il vraiment de cet « effort public de réinsertion » et voulait-il continuer d’y être associé sans se priver d’en dénoncer les dérives ? Il a estimé qu’il ne pouvait « se considérer comme le collaborateur d’un effort public qui, depuis plus de 20 ans, crée les conditions d’une incarcération toujours plus massive et de peines toujours plus longues ».

Il ne s’agissait pas d’un caprice, d’une crise d’adolescence tardive. Il ne s’agissait pas d’une bande de gauchistes idéalistes ou d’étudiants inconscients. Lisez plutôt : « Réinsertion et protection de la société ne sont pas contradictoires, comme voudrait le faire croire ceux qui accusent les défenseurs de la première de ne pas se soucier de la seconde. »

Un emmerdeur de premier ordre

Alors pour grandir et s’émanciper, l’association a abandonné son sigle pour un nom « le Génépi » et a modifié ses statuts pour les mettre en conformité avec son ambition. Plus question de participer à l’ « effort public de réinsertion », ça c’est une politique publique qui devrait, qui doit, être assurée et prise en charge par l’État, la déléguer à des gamins de 20 ans, est-ce bien raisonnable ?

Le Génépi agira désormais « en faveur du décloisonnement des institutions carcérales par la circulation des savoirs entre les personnes incarcérées, le public et ses bénévoles ».

Concrètement ? Les bénévoles du Génépi interviennent quotidiennement en détention dans le cadre de soutien scolaire ou d’activité socio-culturelle, ils interviennent en milieu scolaire et auprès de tous les publics pour faire connaitre la réalité de la détention et sensibiliser sur les questions prison-justice, et enfin, il joue son rôle de contrôleur extérieur en se réservant le droit, si ce n’est le devoir, de dénoncer les irrégularités, dangers, conditions, rencontrés en détention.

Quoiqu’un partenaire essentiel pour l’Administration pénitentiaire, le Génépi était ainsi aussi un emmerdeur de premier ordre. C’était son rôle.

Et puis sont arrivées d’autres associations désireuses d’intervenir en milieu carcéral : des associations non politisées, lisses, neutres, venues faire là une forme d’humanitaire sans débat, sans critique, sans vague. Peu à peu, le rapport coût / avantages de faire intervenir le Génépi en détention a évolué, et l’association n’est plus apparue aux yeux de l’administration que comme une source d’emmerdements.

Le Génépi, une formidable école

Je ne doute pas que l’association porte, à son niveau, une responsabilité dans la crise actuelle. La négociation, le rapport de force politique, la communication, ce n’est pas inné et à 20 ans, face à un ministère régalien. Je pense que le Génépi a fait mille erreurs au cours de son histoire, s’est trompé parfois, a merdé souvent, mais il a mené des combats importants, pour les personnes détenues et l’information du public. Qui peut dire qu’il n’en a pas fait, en 40 ans ?

Le Génépi a formé plusieurs générations d’avocats, de magistrats, de psychologues, de médecins, d’historiens, de profs, de sociologues qui tous ont eu après leur passage, un regard différent sur la prison et ceux qui l’occupent. Je suis triste parce que le Génépi a vécu plus de quarante ans, comme par miracle.

Prendre des trains à 3h du matin

Être génépiste, ça voulait dire consacrer une demi-journée par semaine (parfois une journée à cause des transports) à l’intervention en détention. Avoir froid l’hiver. Crever de chaud l’été. Lutter pour rentrer… [en taule, ndlr]

Être génépiste, c’était aller devant des élèves parfois à peine plus jeunes que soi pour discuter prison, justice, peine, infraction… La meilleure formation qui existe pour apprendre à porter des arguments, rétablir des vérités…

Être génépiste, c’était prendre des bus ou des trains à 3 heures du matin sur des parkings désert pour partir parler prison tout un weekend à l’autre bout de la France, boire du café dégueu dans des écocup et manger du cake à tous les repas.

Être génépiste, c’était prendre des responsabilités, devoir négocier avec l’administration locale des conditions d’intervention, jauger de l’urgence de certaines situations, apprécier l’opportunité de saisir le CGLPL ou le Défenseur des droits.

J’ai été responsable d’un groupe Génépi. J’ai consacré presque deux jours par semaine à cette association pendant les deux dernières années de mes études, sans jamais le regretter. J’ai rencontré des gens, personnes détenues, personnels de l’éducation, de la santé ou de la pénitentiaires, que je n’aurai jamais pu croiser ailleurs. J’ai fêté Noël avec des gamines de 14 ans incarcérées. J’ai prié avec ceux qui venait d’apprendre la mort de leur codétenu. J’ai ri aux éclats lors d’un atelier théâtre. J’ai pleuré en sortant de prison parfois.

Je suis fière de toutes nos interventions, je suis fière d’avoir permis la mise en place de quinze ateliers hebdomadaires, je suis fière d’avoir permis à une soixantaine d’étudiants de participer à cette aventure. Je suis fière de ce que nous avons fait ensemble. Je suis fière que nous l’ayons fait sans jamais céder sur les principes et valeurs de l’association, celles que nous partagions.

Découvrir la prison

C’était un miracle que cette association survive alors que ses membres se renouvellent à plus de 60% chaque année, alors que la mémoire de l’association se transmet en même temps qu’elle s’écrit. Elle a été, depuis 40 ans, le lieu d’une extraordinaire formation au monde pour ses bénévoles : elle nous a appris ce qu’était la démocratie, la négociation, la politique, le compromis.

Elle a aussi permis à plusieurs générations de découvrir ce qu’était la prison, à ces milliers de jeunes étudiants de dépasser leurs préjugés, d’aller au-delà des apparences et d’apprendre.

Alors politiquement il y a des années plus souples, des années avec des élus plus rugueux, il y a des gamins politisés et d’autre seulement armés de bonne volonté. Mais ça tenait. Si l’administration pénitentiaire a décidé de rompre ce partenariat historique parce qu’en grandissant le Génépi a changé, qu’il est devenu critique, elle commet une erreur et oublie qu’on est jamais meilleur que lorsqu’on est contredit.

Lionel Stoleru

Je le regrette. C’est un formidable projet qu’une administration mécontente vient de sacrifier. Même si, sans doute, de son côté, le Génépi porte une part de responsabilité dans le chantier. Encore faudrait-il l’expliquer. Le 30 novembre 2016, trois jours avant l’annuel rassemblement de l’Association auquel il était fidèle, Lionel Stoleru est décédé, à l’âge de 79 ans.

Chaque génépiste a entendu au moins une fois son histoire de prince, de mendiant et de grain de riz. Chaque année, aux nouveaux, il contait son récit. Je le tente, de mémoire. Copains génépistes, soyez indulgents.

Alors qu’un mendiant faisait la manche en haillons dans les rues d’un village, un carrosse chargé d’or et de pierres s’approcha bruyamment. Du carrosse descendit le prince du royaume. Il était beau et très riche. Alors le mendiant se redressa, posa au sol sa besace, prêt à recevoir la charité du prince. Le prince vint effectivement vers lui, lui tendit la main et l’interrogea soudain : « Alors, mendiant, qu’as-tu à me donner ? »

Surpris, le mendiant hésita puis expliqua au prince qu’il n’avait rien, ne possédait rien, ne pouvait rien donner. « Fais un effort » lui dit le Prince, « on a tous quelque chose à donner ». Alors, plongeant la main dans poche, le mendiant en sorti un grain de riz qu’il plaça dans la main du Prince. Ce dernier le remercia et parti comme il était venu, beau et riche, laissant le mendiant encore plus pauvre.

Le soir venu, le mendiant plongea sa main dans sa poche, par habitude, et senti quelque chose. Au fond, il découvrit un grain de riz, le même que celui qu’il avait donné au Prince, mais en or.

Lionel Stoleru s’arrêtait là. Je ne sais pas s’il nous a jamais donné la solution du conte, s’il n’a jamais cherché à nous en expliquer la portée symbolique : donnez, même si vous avez peu, vous recevrez toujours beaucoup. Je me souviens seulement qu’il était si content de son récit qu’il le terminait toujours d’un sourire satisfait, face à une assemblée rarement convaincue.

Il n’était pas toujours d’accord avec les orientations de l’association, il nous faisait souvent des reproches, mais il veillait avec attention. Il aurait été triste. Au moins, ils auront attendu qu’il meurt, pour détruire ce dont il était si fier. La classe.

Je crois me souvenir de l’entendre donner comme interprétation possible que le prince c’est la vie, le mendiant chacun de nous et que donc il faut tout donner à la vie pour recevoir au centuple en retour.

Source : A. Mox. Photo : Grégoire Korganow. Intertitres et mise en forme : Partageux.

Selon un commentateur de A. Mox le conte de Tagore, narré par Lionel Stoleru, se termine ainsi : « Pourquoi n’ai-je pas eu le cœur de tout donner au prince ? »

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