LA VIOLENCE QUI MONTE, QUI MONTE…

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Comme le constatait le sociologue Michel Wieviorka dans une [tribune|http://www.liberation.fr/economie/0101584671-la-crise-ou-la-purge] publiée le 11 août par Libération, bien des analystes économiques et financiers, bien des responsables politiques auraient tendance à comparer la crise actuelle à la pandémie de la grippe A(H1N1). Après avoir tremblé devant les menaces de violences, d’émeutes et d’explosions sociales qu’elle risquait d’engendrer, les voilà qui profitent d’une accalmie (pourtant toute artificielle) pour souffler et se rassurer à bon compte. Tout va “moins mal que prévu” ! C’est aller bien sûr un peu vite en besogne. La violence ne se mesure pas forcément à la réalisation de ces extrémités. Et sa montée ne se résume pas à l’immédiateté de ses explosions.

__Une banalisation progressive de la violence__ On assiste au contraire, me semble-t-il, à la montée progressive d’une violence sourde qui est en train de prendre racine dans les esprits. Et même d’être admise, sinon approuvée, comme allant dans un certain ordre naturel des choses. Les séquestrations de cadres, les négociations sous la menace (l’explosion à la bouteille de gaz) se banalisent dans les entreprises “restructurées”. Les actions d’éclats (le saccage de la préfecture de Compiègne par les salariés de Continental) ne suscitent plus guère l’indignation du public. Bien au contraire même, si l’on en croit certains sondages. En dehors du microcosme aseptisé et très contrôlé des médias en cour, le débat politique se fait lui aussi de plus en plus violent. Jamais président de la République ne fut plus verbalement outragé et insulté que Nicolas Sarkozy. Il suffit de lire les commentaires sur les nouveaux médias du Net comme Rue89 pour se convaincre de cette évolution. Quant aux banlieues sinistrées, où les armes à feu pointent le bout de leur canon, il y a belle lurette que la violence y est décomplexée. __Quelques redoutables détonateurs__ Face à ces dérèglements encore isolées mais bien réels à l’ordre établi, il ne reste plus guère que les bonnes âmes officielles pour pousser des cris d’orfraies. « La violence est intolérable, nous ne l’accepterons pas ! » Moyennant quoi, elles envoient leurs forces de l’ordre rétablir la “paix” à coups de matraques, de flashballs et de grenades lacrymogènes. La multiplication des exactions policières, régulièrement dénoncées ces derniers temps, participe elle aussi à cette inexorable déculpabilisation de l’idée de violence. De plus, dans ce cas précis, elles ne montrent pas la puissance des pouvoirs en place, mais révèlent plutôt leur désarroi, leur affolement et leur paranoïa devant une situation qu’ils ne contrôlent plus vraiment. L’argent, autre symbole de puissance, apparaît lui aussi bien vite comme impuissant à enrayer les manifestations de violence. Dans les banlieues pudiquement qualifiées de “sensibles”, il y a belle lurette que les forces de l’ordre pourtant sur-équipées n’ont plus la moindre prise. En Afghanistan, les milliards dépensées par les armées d’occupation sont en train de se faire damner le pion par des adversaires en guenilles. __La toile d’araignée de la mondialisation étouffe toute tentative de réforme__ À ceci se greffe la fermeture de toutes les portes de sorties habituelles, tant politiques qu’économiques ou sociales. Les riches continuent de se goinfrer en toute obscénité, ne cherchant même plus à masquer leurs douteuses pratiques sous quelques alibis que ce soit. La toile d’araignée de la mondialisation étouffe toute tentative originale de réforme. Les oppositions politiques traditionnelles prennent l’eau de toute part. Et les directions syndicales se voient désormais affubler publiquement du qualificatif infamant de « racaille » par ceux-là même qui les représentent sur le terrain. La puissance des puissants, de même que celle que leur procure leur argent, ne tient que par le maintien et l’acceptation d’un statu quo social et politique. Or, c’est ce statu quo qui est en train d’imploser. L’Empire est devenu un bateau ivre livré à tous les vents mauvais. Et à toutes les haines, tous les ressentiments. Au bout du compte, quoi de plus naturel si la force et la violence finissent par apparaître comme les ultimes et seules armes d’expression politique ou de défense sociale ? __Des situations insupportables qui déboucheront sur un passage à l’acte__ Qui pense sérieusement que le dégoût et l’amertume des foules devant l’absence totale d’issue à cette crise interminable, l’obscénité persistante du comportement égoïste des élites discréditées, leur mépris pour ces populations, ces jeunes, tous ces vieux qu’on laisse croupir dans un présent sans horizon, oui, qui pense sérieusement qu’une telle insupportable situation ne débouchera pas tôt ou tard sur un passage aux actes ? Eux-mêmes, les pseudo-puissants, ne se privent guère d’en donner l’exemple : en Irak, en Afghanistan… Et qui croit un seul instant qu’un pays comme la Russie laissera son économie s’effondrer (encore -10% de PIB au second trimestre 2009) sans ruer un jour dans les brancards (en Ossétie du Sud, par exemple) ? Plus proche du commun, à la base, on ne risque guère, sans doute, de voir de sitôt naître un mouvement de révolte organisé, structuré et suffisamment résolu pour aller au bout d’une ambition politique. Plutôt une accumulation d’actes isolées, de soulèvements sporadiques, de plus en plus audacieux. Trop tôt pour une action d’envergure, certes, mais on notera avec quelle compréhension plutôt complice a été suivi un mouvement comme celui du LKP en Guadeloupe. __Pour Camus, la violence à la fois « inévitable et illégitime »__ Car c’est cela que les pouvoirs de toutes obédiences ont le plus à craindre : une légitimation de fait des actes violents se posant en légitime défense contre l’arrogance et le mépris qu’ils manifestent à l’égard de leurs ouailles. Laissons la conclusion de cette petite analyse à un certain Albert Camus : ”« Ce n’est pas me réfuter en effet que de réfuter la non violence. (…) Je ne pense pas qu’il faille répondre aux coups par la bénédiction. Je crois que la violence est inévitable, les années d’occupation me l’ont appris. Pour tout dire, il y a eu, en ce temps-là de terribles violences qui ne m’ont posé aucun problème.” ”Je ne dirai donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique, en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence, que cette légitimation lui vienne d’une raison d’État absolue ou d’une philosophie totalitaire.” ”La violence est à la fois inévitable et injustifiable. Je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel et la resserrer dans les limites qu’on peut. »”

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.

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