La fête à Macron (5) : pour Alexia, un bébé qui commence sa vie dans la rue

La fête à Macron (5) : pour Alexia, un bébé qui commence sa vie dans la rue

Pourquoi participer à #LaFêteÀMacron le samedi 5 mai ? Juliette Keating nous raconte son combat. Que cette manif ait mille visages et mille raisons ! 

« Tu sais que Benoît Hamon est… Jean-Luc Mélenchon a dit que… Le congrès du syndicat va… Pierre Laurent serait… Une alliance avec celui-ci… ou bien l’impossibilité d’une union avec ceux-là… » Tout cette cuisine, qu’on parle de personnes ou d’organisations, si tu savais à quel point je m’en fous ! Ce sont les êtres humains qui m’intéressent. Et je ne les classe pas, comme les nazis, en catégories distinctes. Mon unique patrie, c’est la patrie humaine, comme le disait Louis Lecoin.

Je ne sais si Juliette Keating sera de la Fête à Macron mais ses idées en seront. Une manif pot-au-feu t’explique François Ruffin. Où chacun vient avec ses raisons.


Tu es née il y a huit jours. J’aurais voulu t’offrir de vastes horizons, des plaines larges où s’ébattent les chevaux, des océans remuant un fracas de vagues vertes, des forêts aux parfums lourds de sève et de résine.

Nos villes sont de plus en plus polluées, mesquines : les oiseaux les fuient ou meurent. J’aurais voulu te parler de l’amitié, de l’art et de l’amour. Notre monde ne connaît pas l’égalité, ni le partage, la liberté est accordée sous contrôle, les relations entre les gens ne sont qu’un fond de commerce qui doit rapporter.

Tu dors, paisible, dans la pénombre de la camionnette, entourée de tes parents, de ta sœur et de ton frère. Qu’importe l’absence de tout berceau, si on a l’amour. Tu dors en bienheureuse, occupant une miette du grand matelas familial, tandis que ta maman s’inquiète de ce qu’elle va mettre dans ton biberon. Je connais ta famille depuis bientôt deux ans, j’en ai plus appris sur la vie pendant ces quelques mois près des tiens que dans le demi-siècle qui a précédé notre rencontre.

Vous faire sortir comme des lapins d’un terrier

Mais ce n’est pas exactement cela : pas sur la vie, mais sur l’existence telle qu’elle nous est pourrie par les hommes de pouvoir et d’argent qui décident pour les autres. Je dis “nous”. Et ce nous est factice.

Aucun bébé de mon entourage n’est sorti de la maternité pour commencer sa vie dans la rue avec, pour tout abri, une camionnette. Ton père l’a bien aménagée, ta mère l’a décorée. Il y a un poêle à bois : c’est comme une maison en Roumanie m’a dit l’un de tes voisins.

Il y a quelques temps, j’aurais hurlé pour qu’on vous trouve un hébergement d’urgence conforme à ce qui pour moi se rapproche le plus de l’acceptable. Mais j’ai appris que cette maison de Roumanie garée le long d’un trottoir de Montreuil, tes parents ne la quitteront que pour un vrai logement.

Alors, j’espère chaque soir que l’aube vous épargnera les flics à six heures du matin, tapant à grands coups dans la tôle de la camionnette pour vous faire sortir comme des lapins d’un terrier, avant d’écraser la maison de Roumanie sous le poids d’un bulldozer bien français.

Ce parcours du combattant administratif

Un logement. Ah, mais! Ce n’est pas comme ça qu’on fait quand on est pauvre : attendre un logement-miracle sur le bord du trottoir.

Il y a des démarches, des procédures, des papiers. Et quand on est Rrom : un programme d’insertion. Il faut des associations, des responsables, des conventions, des financements : de la tutelle.

Oublié le grand peuple à la culture riche et ancienne. Ici, être Rrom, pauvre et étranger, c’est être réduit au statut d’éternel tutoré, et suivre pas à pas les voies alambiquées que les autorités ont tracé pour vous, en espérant qu’elles déboucheront un jour lointain sur une portion de quelque chose. Mais ce parcours du combattant administratif est un labyrinthe sans issue.

Cela, je l’ai appris aussi : la force d’inertie de la machine administrative, sa capacité à refuser l’accès aux droits qui existent sur les écrans des sites dédiés, mais ne sont accordés qu’avec la plus avare des parcimonies. Et surtout aux Rroms, les plus mal armés pour s’y retrouver dans ce mensonge global. Plus facile : la prison. Et pour le reste : beaucoup plus compliqué.

Toute une vie dans la rue

Maintenant je sais que l’on peut vivre en France depuis plus de dix ans, y fonder une famille, y faire naître des enfants, sans que la situation n’avance d’un pas. Toute une vie dans la rue, génération après génération. Et le soupçon, qui toujours se porte sur vous, de n’avoir rien fait pour que ça change, voire d’aimer cela : la misère, comme seul mode de vie pour vous.

Quand j’accompagne ta maman à l’hôpital ou dans les services sociaux, on me demande à quelle association j’appartiens. La catégorie “amie” est inconnue des formulaires. Les Rroms n’ont pas d’amis. Ils n’ont pas d’aide sociale non plus. Ils n’ont que le mépris. […]

Tu vas me dire que j’exagère. Il y a des personnes qui aident, des assistantes sociales actives, des enseignants, des militants rroms et non-rroms, des gens qui t’ont apporté de la layette jolie et de bonne qualité, il y a le Défenseur des droits, il y a des organisations internationales. Tu vas me dire qu’il y a de l’espoir, toujours, qu’il faut continuer de se battre pour renverser tout ça, cet ordre ancien mené par l’argent et les armes, et que mes propos pessimistes ne sont pas de ceux que l’on adresse à une nouvelle-née.

Tu as raison même si tu ne dis rien puisque tu dors et que je prends la liberté d’une figure de style pour parler à ta place. J’espère que tu me pardonneras. […]

Le sol se fendille et se tord, il s’effrite sous nos pieds. Nous sommes à la lisère d’une ère nouvelle dont on ignore encore le visage mais qui ne naîtra pas sans convulsions, ni violence. Ça craque de toutes parts.

Et toi, tu es là.

=> Source : Juliette Keating. Intertitres : Partageux.
=> Photo d’Alexia : Gilles Walusinski.
=> En tête : un tableau de Ceija Stojka représentant police nazie et Tsiganes. Tu remplaces la roulotte par une camionnette ou un abri et les SS par des CRS et c’est ce matin.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.