Immigration : un plan partageux à trente-mille emplois

Immigration : un plan partageux à trente-mille emplois

Sortir de l’abstraction avec trente-mille emplois pour les exilés, les chômeurmeuses et la société. Pour retrouver la dignité.

Pierrick, mon collègue de blogue, me téléphone. Quand le bébé sur mes genoux se met à hurler à pleins poumons. Il vient de réaliser que sa mère n’est pas dans la maison.

– C’est ton petit-fils ?

– Bah, mon fils est trop jeune pour être père, c’est le bébé de la réfugiée africaine qui vit chez nous depuis cinq mois.

Pierrick le grand-père rigole en entendant les hurlements qui nous obligent à écourter la conversation.

Je commence cette bafouille par une touche personnelle parce que plusieurs textes sur l’immigration, parus ces derniers temps, m’ont bien hérissé le poil. En effet, tous ces textes, je les ai d’abord lus comme des attaques personnelles blessantes. [“Droite extrême”, ça me fait pas plaisir.] Même si je sais que l’immigration, c’est le rayon paralysant des partis groupusculaires qui ont du mal à exister, comme le dit en substance Aude Lancelin qui résume bien la situation.

On se retrouve avec des discussions abstraites sans fin, des procès d’intention ou des injonctions tétanisantes. Alors nous tendons tous à répondre dans ce registre qui nous est assigné – la pureté idéologique – au lieu d’en sortir pour revenir à la vie quotidienne.

Retour à la réalité

Des êtres humains dorment dehors. Des êtres humains mangent seulement grâce à la bonne volonté de bénévoles et d’associations. Des êtres humains vivent dans l’angoisse permanente. Des êtres humains sont traqués comme des bêtes de chasse à courre. Des êtres humains meurent pour cause d’exil.

Ce que nous voulons est tout simple et il n’est pas besoin de grands textes flamboyants pour le dire. Nous voulons accueillir dignement les êtres humains qui arrivent chez nous. Tu me permettras de sauter le chapitre des chemins de l’exil : j’ai consacré assez de bafouilles à l’Aquarius, à Cédric Herrou et aux bénévoles de la Roya comme aux pourchassés de Calais et d’ailleurs.

D’abord assurer un premier accueil, inconditionnel bien sûr. Tout être humain a le droit de dormir au sec, au chaud et en sécurité. Le ventre plein. Ça s’appelle tout simplement les Droits de l’homme si l’on reprend les termes de la déclaration internationale de 1948.

Regarder avec d’autres yeux

Cela implique la création de foyers d’accueil. Avec cuisiniers, personnel de gestion et d’entretien, interprètes, animateurs. Si tu comptes une bonne dizaine d’emplois par centre voilà au bas mot 6 000 nouveaux postes créés pour répondre aux besoins urgents.

Impossible de parler cent langues dans le même foyer ? Cela implique, hors de ces foyers, l’existence d’un pôle d’interprétariat. Et notre interprète sera en communication par vidéo-conférence avec les locuteurs de telle langue rare même s’il sont dispersés à travers toute la France. Encore 1 000 emplois entre les interprètes, les informaticiens et la logistique à mettre en œuvre pour que ce pôle éclaté à travers le pays roule sans agaçants bouchons et puisse répondre à chaque demande individuelle.

Mais ces foyers d’accueil ne sont que des sas temporaires pour remplacer tentes et gobelets de soupe sur le trottoir. Nos exilés sont rapidement dirigés vers des établissements spécialisés. Où l’on enseigne le FLÉ, le français langue étrangère. Une bonne maîtrise de la langue est un passeport pour l’intégration. [Tu y ajoutes, si tu veux, tous les autres gros mots pour faire plaisir aux ceusses qui les aiment tant.]

Quinze élèves par classe avec un enseignant bien formé. Actuellement on dispense seulement 200 heures de cours de français. C’est à dire le dixième de ce qui serait le strict minimum nécessaire. Et encore on n’offre cette possibilité qu’aux seuls réfugiés reconnus comme tels à l’issue de leur parcours d’obstacles. Si tu ajoutes, à tous les exilés récents, tous les oubliés plus anciens, à qui il faudrait aussi enseigner le français, le personnel qui va former les enseignants, le personnel des foyers, les ceusses qui vont faire de l’alphabétisation et patin couffin, te voilà devant 15 000 postes à pourvoir rapidement !

Et encore des emplois à créer !

Maladies organiques. Santé mentale avec tout l’éventail des troubles dus à l’exil, aux traumatismes subis en route comme dans le pays de départ, aux traumatismes suite à la torture ou au viol, etc. Dans le plan partageux on recrute psychiatres, médecins généralistes, infirmières, aide-soignantes, psychologues et autres écoutants. Te voilà encore 6 000 postes à pourvoir ! Et, on n’est pas chien, la psy ou le toubib qui s’occupent de déracinés s’occuperont aussi à l’occasion de “nos” oiseaux en détresse de “nos” rues.

Faut ajouter les emplois créés en amont pour produire la nourriture et tout le nécessaire à un être humain. Faut aussi compter les emplois en aval quand on passe de l’apprentissage de la langue française à la formation professionnelle.

Trente-mille emplois. Voilà le “gisement”. Trente-mille emplois. Voilà ce qu’il faudrait dire. Au lieu des âneries et des procès en sorcellerie. Dire ce que cela va apporter. Trente-mille emplois qui permettent de vivre mieux. Mieux pour les exilés. Mieux pour les chômeurmeuses qui auront, avec un emploi, une utilité sociale. Mieux pour la société qui n’aura plus d’épouvantails dans la rue mais des êtres humains qui retrouvent la dignité.

Au lieu de raconter des carabistouilles sur les camarades de la chapelle d’à côté, au lieu de répondre avec maladresse aux carabistouilles, tu ferais mieux de détailler le plan partageux avec sa mine d’emplois à créer. Ça t’éviterait de passer, aux yeux de la chapelle d’à côté, pour un petit marquis avec les pieds au chaud.


Voici un grand vivant. Gilles Vigneault aura 90 ans à la fin d’octobre. « J’ai planté un chêne au bout de mon champ / Perdrerais-je ma peine, perdrerais-je mon temps ? »

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.