GRISGRIS

Françoise Fressoz et Marie-Ève Malouines, chefs de services politiques du Monde et de France Info, viennent de refuser la Légion d’honneur qui venait de leur être accordée (on ne sait comment ni pourquoi) . [Rue 89|http://www.rue89.com/2009/01/06/les-journalistes-doivent-ils-refuser-les-decorations?page=0#commentaires] écrit : ”<< La décision prise par Françoise Fressoz et Marie-Eve Malouines a fait grand bruit ce lundi. Toutes deux expliquent que rien, dans leur parcours professionnel, ne justifie une telle distinction. >>” Et précise : ”<< Il y a deux ans, deux autres chefs de services politiques, Anita Hausser et Sylvie Pierre-Brossolette, l'acceptaient. >>”

Connaissez-vous Édouard Cœurdevey ? Je suis en train de lire ses passionnants ”Carnets de guerre (1914-1918)”, collection Terre Humaine, éditions Plon. L’auteur est un de ces anonymes Poilus, même pas décorable puisqu’il était chargé, à l’arrière, de l’intendance des combattants. Catholique, patriote de droite convaincu, instituteur enthousiaste, intègre résolu, il rédigea son journal tout au long de cet interminable conflit (882 pages) qui nous valut, entre autres, des tonnes de monuments aux Morts et la tombe très courue d’un “soldat inconnu”. Le 9 août 1916, Édouard Cœurdevey écrit : ”<< Pendant le dessert, un nègre du voisinage est venu causer avec nous. C’est toute une révélation ''(sic)'' : musulman, il refuse vin, rhum… Il parle français correctement, connaît deux langues nègres (ouolof et mendengue), comprend l’italien, l’anglais, un peu d’allemand, lit le Coran, parle arabe… __Comme je lui demandais s’il croyait à ses grigris, il me réplique : "Est-ce que les catholiques ne croient pas à leurs médailles ?"__ >>” En quelques lignes, pendant que dans le lointain la mitraille ravageait les chairs des pioupious, les sacrosaintes médailles dont d’aucuns se gargarisent, venaient d’être ravalées au rang que les “catholiques” blancs jugeaient infamant et risible, celui des grisgris de “sauvages”. Les choses ont-elles vraiment changé ? Il suffit de lire la liste des décorés de chaque année pour se convaincre que non. Dites-moi en quoi (ce n’est qu’un exemple entre autres pris dans la dernière cuvée) un Arnaud Lagardère, fils de son père, héritier pâlichon, et frère [souffre-douleur|http://www.liberation.fr/politiques/010120900-quand-sarkozy-dictait-sa-conduite-a-son-frere-arnaud-lagardere] du Foutriquet de l’Élysée, mérite pareille quincaillerie prétendument honorifique ? Les médailles ne sont que des bibelots dont l’unique utilité est de marquer très étroitement le cercle des élites autorisées. Et d’en exclure ostensiblement le tout-venant, la piétaille. Un pathétique grisgris de reconnaissance entre initiés. Alors, la presse là-dedans ? Il est clair qu’accepter de se voir adouber par le cénacle des puissants met dangereusement en cause les revendications d’indépendance qu’elle proclame. Dans le cas de nos deux valeureuses journalistes, la ficelle était grosse. Si elles refusent le grisgris accordé, c’est qu’elles ne l’ont pas demandé. Et si elles ne l’ont pas demandé, c’est que d’autres l’ont fait pour elles (puisque la Légion d’honneur ne s’obtient que sur demande). On peut donc légitimement en conclure qu’on cherchait ainsi à acheter leur fameuse indépendance de journaliste. Elles ont eu le courage de refuser. Combien d’autres ont accepté ? Les humains sont rigolos…

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.

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