Gilets jaunes mode d’emploi : ceux qui « sont comme nous » et les autres

Gilets jaunes mode d’emploi : ceux qui « sont comme nous » et les autres

Les Gilets jaunes, comment les distinguer ? Fastoche, il y a ceux qui « sont comme nous » et les autres, « les gavés », les donneurs de leçons.

Le sentiment de solidarité

Tu lis un texte, et ça peut n’être que trois-quatre lignes, que tu relaies auprès de tes amis Facebook. Oublie les deux-mille-cinquante-douze “amis” des forçats de la toile. Tu n’as “que” quarante-deux amis Facebook. Ce sont tes voisines, tes cousins-cousines, tes collègues de travail et tes copains-copines d’enfance que tu connais depuis le foot, le club de natation ou l’école primaire. Tu les rencontres à peu près tous lors de la fête de ton coin quand tu ne les vois pas plus souvent.

Quand tu participes à un barrage, tu l’écris sur Facebook et tes amis savent ainsi que tu vas au rond-point Machin. C’est comme ça que Monique et Fred viennent eux aussi. Ils viennent d’abord accompagner Jacques et Bernadette. Parce que le nombre de couples est important, parce qu’on rencontre beaucoup de petits groupes déjà constitués de vieux copains et de vieilles voisines, parce qu’on rencontre aussi des familles entières avec deux voire trois générations.

Bertrand, le boulanger, « passe en vitesse » et laisse un grand panier de viennoiseries « pour accompagner le café ». Ah, j’allais oublier que le café, c’est toute une noria qui l’apporte « tout frais tout chaud » avec le sourire, les encouragements et les grands coups de klaxon.

Antoine ne peut pas participer aujourd’hui à cause de son boulot. Mais il nous fait parvenir dix kg de saucisses-merguez qui « ne manqueront pas au patron ». Jeanne fait marcher le barbecue que Henri a installé. Et Bernard l’agriculteur vient avec une remorque de paille. Les bottes de paille, c’est pratique pour organiser le blocage ou le filtrage à notre convenance. De la paille, il en reste au bout de ma rue depuis le 17 novembre…

L’entraide, un ciment puissant

Marie, la grand-mère, elle est venue le premier matin et elle a « bien failli mourir de froid ». Alors elle ne vient plus guère. Mais elle a rencontré le club des mères seules. Et c’est Marie qui fait la nounou du matin au soir pour permettre à Jocelyne, à Françoise et Sylvie « d’être sur le barrage ». C’est elle qui va maintenant à l’occase prendre les gosses à la sortie de l’école et qui leur prépare le goûter.

Faut que tu comprennes que des liens de solidarité se renforcent d’une façon que tu ne peux même pas imaginer et que de nouveaux liens de voisinage se créent. Des gens « qui se connaissaient mais sans plus » se découvrent des affinités. L’entraide fonctionne à fond, pour transporter celui qui n’a pas de bagnole, pour réparer la voiture en panne, pour préparer des repas, pour apporter des palettes et du matos. « Y’a Marcel qui nous donne du bois pour le brasero, qui peut le transporter ? »

Faut les protéger de la froidure. Chaque radar est bien emmailloté avec un cache-nez. Et on s’y met à quatre ou à dix, en gilet jaune bien sûr, quand un seul suffirait. C’est que le faire tous ensemble décuple le plaisir. Et les automobilistes klaxonnent gaiement pour applaudir ce beau spectacle. Les radars, ces machines à sous, ce symbole de l’injustice fiscale, cet impôt non proportionnel au revenu qui rançonne d’abord les pauvres. J’en connais deux, bien emmitouflés, sur une large quatre-voies à séparateur central où la vitesse est limitée à 70… Comme c’est au milieu d’une forêt, je pensais qu’ils avaient été oubliés au profit de ceux de la ville. Snif ! Y’avait plus de place pour mon affiche « Rends l’ISF d’abord ».

Le sentiment de classe

Au barrage le sentiment d’appartenance de classe est renforcé par chaque passage énervé d’un « gavé ». Quand tu lis le mépris souverain d’une « princesse » mieux que dans un livre, tu ressens dans tes tripes ce qu’est la lutte des classes. Il y a « ceux qui se gavent », qui nous écrasent au figuré et le feraient volontiers au sens propre, et il y a « ceux qui bossent et n’arrivent plus à joindre les deux bouts » avec ceux qui « pleurent des heures de boulot ».

Tu sais que le vieux Roger, le retraité de la SNCF, qui vient l’après-midi jouer à l’accordéon tous les refrains qui ont connu le succès entre 1945 et 1965, il est de notre camp. Comme Jacqueline, qui habite le centre-ville, et qui connaît les paroles de toutes les chansons du Roger. Et comme le petit-fils du Louis qui est venu avec tous ses copains qui ont bien cassé les oreilles aux flics avec leur batucada qu’on en a drôlement rigolé.

Les Latrine La Haine et Dupont-Gnan-gnan ont tenté au début d’infiltrer les Gilets jaunes. La greffe ne pouvait pas prendre. La simple exigence d’augmentation des salaires leur donne de l’urticaire comme toute idée de justice sociale… Les Gilets jaunes, c’est un épisode de la lutte des classes. Tu sais bien vite qui est de notre monde, c’est à dire de notre classe sociale qui travaille dur et gagne peu. Il y a ceux qui « sont comme nous » et il y a les autres.

Les quelques épisodes dégueulasses qui ont circulé sur la toile ont montré ce qu’on ne voulait pas. Mohamed, on sait bien qu’il trime comme nous pour enrichir un patron qu’on n’a jamais vu. Fatoumata, on sait bien qu’elle rame comme toutes les femmes seules avec ses gosses et ses boulots précaires. Les marquis crachant leur mépris aristocratique nous rappellent chaque jour l’injustice sociale, notre véritable ennemi. Grâce à eux, on ne risque pas de se tromper bien longtemps… Ce qui fédère, ce sont les difficultés de la vie quotidienne, la difficulté permanente à boucler le mois.

Écrire l’Histoire de France

Les barragistes ont le sentiment que le mouvement des Gilets jaunes entrera dans les livres d’histoire. Le sentiment que les sans-histoire sont en train d’écrire l’Histoire. Comme le Tiers-État en 1789. Parce qu’ils se sentent soutenus par les voisins et les amis. Parce qu’ils se sentent être la majorité.

Et si on chante la Marseillaise, c’est un rappel à la Révolution et à sa volonté collective de changer un monde injuste. Parce que les femmes veulent en finir avec la galère. Et les femmes, elles sont très nombreuses sur les barrages. En solo ou en couple. Et de tous les âges. Comme en 1789.

On parle des cahiers de doléances. On parle de la noblesse et de l’abolition des privilèges. On parle de la prise de la Bastille. On est tout de même le peuple qui a « raccourci un roi » ! Alors s’il faut recommencer… On a le temps. Le centre commercial ne verra pas de clients le samedi et on reviendra, tous les week-ends ou à notre guise, jusqu’à la démission de Macron.

Il y a en terre de la semence de mauvaise herbe pour un bon moment. Je souhaite bien du plaisir au gouvernement pour se débarrasser de la graine de Gilets jaunes.


« Il faut que tout le monde mange ici-bas / Y’a que nos petiots qui ne mangent pas / Puisqu’on ne gagne pas sur le bateau / De quoi faire manger nos petiots. » Marc Robine chante “La complainte des Terre-Neuvas” de Gaston Couté.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.